Les résistances au travail

La résistance (au-delà de ce que ce terme peut évoquer en chacun de nous : résistance pendant la seconde guerre mondiale, contre un régime politique dictatorial, grèves…) est à la base de l’existence humaine. En des temps reculés, l’homme a du lutter contre l’environnement hostile et les attaques d’animaux ou tribus ennemies pour survivre. Enfant, c’est en résistant à l’aura de ces parents que la personnalité se forge. En grandissant, le langage, les idées se construisent en réaction aux corrections des parents ou de l’enseignant, aux discours des interlocuteurs, aux idées des autres. Le « Je » se construit avec, contre, grâce à « l’Autre ».

Au travail, la résistance apparaît dans toute son ampleur dans la grève ou le sabotage, mais elle peut prendre diverses formes la rendant alors beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît et parfois difficilement identifiable. Mais alors, comment résiste-t-on et pourquoi ?

« La résistance, comme éthique, n’est autre que le courage de la liberté »                  Françoise Proust

La résistance passive :

L’entreprise est une microcosme qui fonctionne grâce à la communication, faite d’échanges verbaux, non verbaux et écrits, entre les différentes personnes qui peuvent être liées par un rapport hiérarchique ou pas.

Le silence peut alors être un outil de résistance comme par exemple refuser d’entrer en communication avec un collègue ou son supérieur. Ne pas répondre aux questions, « faire la sourde oreille » en réunion, ne pas entrer dans le débat et rester spectateur des échanges est une façon de manifester son désaccord, de résister face à une directive qu’on ne souhaite pas appliquer par exemple. Idem avec des boutades comme « je m’en fous ! », « j’en sais rien ! » ou un haussement d’épaules silencieux qui closent toute possibilité de dialogue.

Une bonne partie du réel du travail se joue même dans le silence, ou le demi-mot, des équipes.

On peut porter la même analyse sur les mails auxquels on ne répond pas alors qu’on sait que l’expéditeur attend une réponse. Le « laisser mariner » est une façon de résister contre les mails envahissants et chronophages, une demande qui bouscule notre planning déjà chargé,… ou d’affirmer l’envier de communiquer « autrement », en face à face, de manière plus « humaine ».

Ou encore « remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui », « oublier de faire », « perdre » les données nécessaires à la réalisation du travail… pour souffler un peu et casser le rythme (parfois) trépident du travail ou pour s’opposer à une demande ou action que l’on juge non pertinente, inutile, faussement urgente.

Tous ces « petits rien » du quotidien de l’entreprise sont des actes de résistance même si la plupart du temps, ils ne sont pas interprétés comme tels.

On pourrait penser que plus les règles sont strictes, plus l’autorité est puissante et imposante, plus les sanctions sont fortes et implacables et plus ceux qui y sont soumis s’y plient. Or il n’en est rien. Le cas du capitaine Gerd Wiesler, agent de la Stasi dans le film « La vie des autres » le montre.

La résistance de Wiesler n’est ni ouverte ni combative, mais ici furtive, discrète. Wiesler fait partie de ces sympathisants « légaux » ayant utilisé leur activité professionnelle pour couvrir ici un écrivain, homme de théâtre, et sa compagne, comédienne.

C’est l’émotion à l’écoute de la musique et imaginer la souffrance de cet écrivain et de sa compagne qui ont éveillé la part d’humanité qui était tapie au fond de Weisler. Sa résistance est presque invisible et voir même passive lorsqu’il choisit de ne pas téléphoner au poste frontière pour dénoncer le passage à l’Ouest d’un ami de l’écrivain. Néanmoins, décider de ne pas agir… c’est quand même une action ! C’est la raison pour laquelle des philosophes comme Françoise Proust nient l’existence d’une résistance passive : furtifs et discrets qualifient mieux ces actes.

« Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande, toujours quand on le lui interdit » Georges Canguilhem

La résistance active :

Au lieu de parler comme les autres, et de se conformer sans discussion aux lois et aux contraintes sociétales, au lieu donc « d’exister » purement et simplement, (le salarié) prend le risque toujours impopulaire de résister, c’est-à-dire de s’affirmer contre ce qu’Ibsen, relayé par Freud, avait nommé « la majorité compacte ».

Au-delà de la contestation orale et de la grève, la résistance active des ouvriers d’usines c’est aussi la « mise en panne » utilisée comme régulateur de fatigue et affirmation d’indépendance.

La résistance au travail moderne peut s’entrevoir, de façon paradoxale, comme un manque de résistance physique et morale face aux exigences du travail moderne.

Ce sont aussi ces accidents malencontreux qui peuvent arriver à une pointeuse impopulaire…

Quand on parle de résistance en entreprise on entend souvent la « résistance au changement », au « progrès ». Mais progrès pour qui ? pour quoi ? Alors que les changements sont souvent vantés en raison de l’efficacité qu’ils vont apporter…c’est pour des raisons d’efficacité que des aides-soignantes ont refusé d’appliquer les nouvelles consignes (lavage des mains) ou d’utiliser le matériel mis à leur disposition (lève-patient) pour limiter les problèmes de santé.

L’analyse de leur activité (celle des aides-soignantes) a montré que transgresser les consignes en matière d’hygiène des mains répondait au souci de respecter une butée temporelle, soit finir les chambres avant la distribution des médicaments du matin. Se laver les mains pour changer de gants prend du temps quand le seul point d’eau accessible se trouve dans la salle de soins, au bout d’un couloir encombré de chariots.

La « mécanisation » de la manutention (lève-patient) avait été conçue sans prendre en compte le déroulement, les conditions matérielles et organisationnelles de l’activité et les rapports aux patients ; elle ne représentait pas un progrès mais une contrainte de plus.

Les ouvriers de Michelin, à Clermont-Ferrand, ont choisi une forme de résistance particulière. La mondialisation et la reprise du groupe par le fils ont provoqué d’importantes transformations : 10 plans sociaux, délocalisation de la production, suppression de plus de la moitié du personnel, avec pour effet la fin du paternalisme : la réduction des perspectives d’évolution pour les ouvriers, l’impossibilité d’y faire embaucher leurs enfants et la fin d’une protection sociale, l’augmentation de la flexibilité et la précarisation du travail.

L’ensemble de ces transformations et le détournement du regard paternel ont éveillé chez les ouvriers le ressenti d’une perte de reconnaissance qui a alimenté des sentiments d’inutilité et d’indifférence, de trahison, de mépris et d’abandon.

Concrètement, les ouvriers désacralisent l’entreprise en développant depuis 2001 deux sortes de résistance. La première est l’énonciation de contre-récits produits par les salariés, porteurs de contre-valeurs face à l’entreprise. La seconde mobilise les notions de justice et d’injustice via la saisie des appareils judiciaires et cinématographiques (Paroles de Bibs sorti en 2001).

La reconnaissance du dirigeant et de l’entreprise a été remplacée par la reconnaissance publique via l’accueil reçu par le film dans les médias, les syndicats, les débats.

La résistance créatrice :

La personne qui résiste ne doit pas être considérée comme réactionnaire, rétrograde, non adaptable.

Selon le principe « critiquer c’est bien, proposer c’est mieux », parfois « résister » c’est aussi proposer une autre manière de faire, une autre vision du travail.

Dans l’industrie automobile italienne au cours des années 1970, une équipe d’ouvriers a réussi à imposer une « recomposition des tâches » dans l’atelier, réorganisation qui a été étendue par la suite à d’autres ateliers de l’usine. Apprendre à utiliser les outils nécessaires pour travailler sur n’importe quelle partie d’une voiture permettrait à chacun de s’occuper entièrement d’un véhicule. Ils ont démontré que « leur système » diminuait considérablement les malfaçons et parallèlement, ils ont constaté que cela leur permettait de gagner un temps de répit non négligeable avant l’arrivée du véhicule suivant sur la chaîne. Pourtant, au début les chefs d’atelier et la direction étaient farouchement contre la proposition des ouvriers.

Une grève se déroula dans une entreprise de mise en bouteilles d’eau minérale.

Les salariés voulaient avoir leur mot à dire sur le travail, sur leur entreprise ; le point de cristallisation du ressentiment était, selon leur expression, une moindre qualité de la production. (…) « Ça fait mal au cœur de voir partir une bouteille avec une qualité moindre… la qualité c’était la totalité. La bouteille, l’étiquette, l’eau. Et puis maintenant on laisse les choses se dégrader. Les cadres pensent à leurs trois ans (dans le cadre d’une mobilité systématique). Ils travaillent pour leur carrière et c’est tout. »

On a tous en tête le souvenir de n’avoir pas suivi le process, la méthodologie indiquée, car on s’est dit que « c’est plus facile (ou pratique) pour moi de faire comme ça ». On peut dire que c’est de l’adaptation mais c’est aussi une résistance à la hiérarchie qui souvent « ne connaît pas le métier ». On résiste donc, mais on imagine aussi une « autre façon de faire ».

La résistance collective :

L’action syndicale est le moyen historique de résistance dans le monde du travail. Or la fin du taylorisme, la montée de l’individualisme au détriment du collectif, le mal-être au travail qui se déplace vers le psychisme (pression, stress, burn-out) met en difficulté les syndicats. Seul 8% des salariés français sont actuellement syndiqués, contre 30% à la fin des années 1940.

L’objectif est de transformer les pratiques syndicales en dotant les militants de nouvelles compétences pour comprendre le travail avec les salariés, et de construire à partir de là des projets d’action et de politique conduisant à de véritables transformations dans les entreprises. Il faut inventer « véritablement de nouvelles modalités d’action et donc de résistance ».

Ainsi pour aider les TISF (techniciennes d’intervention sociale et familiale intervenant auprès des familles en difficulté), qui voyaient leurs tâches se diversifier, les responsabilités s’accroître et des conditions de travail qui ne permettent pas forcément de faire face à ces changements, les syndicalistes les ont rencontrées, écoutées et ont décidé de mettre en place des réunions mensuelles d’échanges professionnels, animées par une psychologue. Ces réunions doivent permettre de tisser des liens entre les travailleuses sociales qui sont isolées car chacune travaille sur un terrain différent.

Les syndicalistes créent un point de vue qui résiste aux points de vue dominants selon lesquels « la souffrance est liée à des problèmes personnels », ou encore qu’« on ne peut pas faire autrement ». Ces supports de discussion ouvrent sur un autre possible.

Les ressorts de la mobilisation traditionnelle des syndicalistes (la grève, la manifestation) se trouvent enrichis d’une modalité renouvelée, permettant de rendre compréhensibles, explicites et partageables les dilemmes du travail.

Lutter contre l’intensification et la dégradation des conditions de travail permettrait aux syndicats de « construire une position de défense active des salariés et de réinterroger les modes de gouvernance actuels des entreprises ».

La résistance au travail comme lutte sociale ?

Au-delà de l’association à la lutte des classes qui peut être faite, la résistance au travail peut être considérée comme sociale dans la mesure où elle renvoie à des enjeux de vie collective.

Ces résistances sociales inhérentes au salariat prennent différents visages à travers des combats contre l’isolement social, la vulnérabilité économique, les agressions dans le travail ou bien encore la dévalorisation d’un métier.

On peut être en dehors ou en marge des circuits du travail pour résister : certains individus privilégieront la liberté de mouvement d’un employeur à l’autre, le départ « volontaire », l’emploi intérimaire allant ainsi à l’encontre de l’image « idéale » de la stabilité professionnelle dans la société.

Les demandeurs d’emploi sont aussi dans la résistance : ils doivent faire face aux regards des autres, à leur perte de confiance en eux, prouver aux organismes qu’ils cherchent du travail alors que ces mêmes organismes ont des moyens limités pour les aider, prouver (à eux-mêmes, à leur famille, à la société) qu’ils sont encore capables de travailler, qu’ils sont « utiles », ils doivent lutter contre l’isolement, les problèmes financiers, de logement, la précarisation…

Dans une société où le travail confère à l’individu une place dans la société, la frontière entre résistance au travail et lutte sociale s’amenuise…

« Tant que la réalité sera telle qu’elle est, de manière ou d’autre, par le poème, par le cri, par la foi ou le suicide, l’homme témoignera de son irrésignation, dût cette irrésignation être – ou paraître – absurdité ou folie. Il n’est pas dit, en effet, que la folie ne doive jamais finir d’avoir raison de la raison » Benjamin Fondane

Bibliographie / pour aller plus loin :

Ce thème de la résistance au travail, avec ces incursions dans le social, est extrêmement riche et vaste. Ce court (mais pas tant que ça !) article a vocation a donner un aperçu de l’étendue de ce sujet complexe et passionnant. La bibliographie vous permettra de l’explorer.

Parmi tous les articles de la revue, je vous invite à porter une attention particulière à ceux-ci :

  • La résistance qui s’ignore, Castejon Christine
  • Résistances, transgressions et transformations : l’impossible invivable dans les situations de travail, Efros Dominique et Schwartz Yves
  • Affects et résistance : le cas « Wiesler » dans La vie des autres, Fleury Laurent
  • Les conditions paradoxales de la résistance au travail, Linhart Danièle
  • De la résistance désacralisante à la résistance à la désacralisation : le cas des ouvriers Michelin à Clermont-Ferrand, Védrine Corine
  • Résister collectivement à l’intensification du travail : quand les syndicats interrogent leurs pratiques syndicales, Théry Laurence
  • La résistance : une souveraineté sans sacrifice et sans espérance, Enriquez Eugène

Et aussi :

  • « Revue multidisciplinaire sur l’emploi, le syndicalisme et le travail » (REMEST), 2007, vol. 2, Nº 2, Résistances sociales et transformations de la vie collective, Dominique EFROS
  • « Les territoires du travail », Marseille, CATÉIS, septembre 2000, n° 7, Résister !
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