Allons-nous passer de la notion de travail à celle d’activité ?

Burial chamber of Sennedjem-Plowing farmer-The York Project

Que signifie au XXI° siècle, travailler ? La notion de travail a subi diverses transformations au fil des siècles. Elle fut tantôt synonyme d’aliénation, d’humanité, de technique, de domination… pour être aujourd’hui objet de tous les débats : perte de la valeur travail, coût du travail, chiffres du chômage, flexibilité… Et si le travail tel qu’on le connaît était voué à disparaître ?

Le travail d’hier à aujourd’hui.

Je vous présente une présentation (très) synthétique de la pensée des principaux philosophes et sociologues et je vous invite à découvrir les écrits des différents auteurs si le sujet vous intéresse.

Le travail était objet de mépris à l’époque antique (travail vient du latin « tripalium » qui signifie « contraindre ») car il soumettait l’homme à la nature ce qui le rapprochait de l’animal. C’est parce que le travail était aliénant que les Grecs avaient des esclaves. Libérés des tâches ingrates, ils pouvaient ainsi se dédier aux arts, à la philosophie, aux sciences et à la politique.

Le développement des techniques à l’époque moderne va constituer, pour les penseurs comme Descartes (1596-1650), un progrès pour l’homme car il apporte une amélioration considérable des conditions d’existence via une maîtrise de la nature.

Pour Hegel (1770-1831) le travail se traduit par une relation de domination et de servitude. Mais comme le travail est fait au service du maître pour produire des objets, l’esclave peut se reconnaître dans le fruit de son travail et s’émanciper. En effet, par sa production, le travailleur peut être reconnu (la reconnaissance pointe le bout de son nez !) comme membre à part entière de la communauté humaine. A travers sa notion du travail, Hegel aborde donc l’identité individuelle et la notion de lien social.

Au XIX° siècle, le travail demeure un acte créateur qui permet de dominer la nature mais il devient aussi un instrument d’aliénation de l’homme. Celui-ci se voit dépouillé de lui-même et de sa propre essence, il est asservit et devient étranger à lui-même selon Marx (1818-1883). C’est une critique du capitalisme qui donne une place trop importante à l’argent et qui se traduit par la lutte des classes.

Puis avec Bergson (1859-1941) le travail est un effort créateur permettant de transformer les matières naturelles pour satisfaire les besoins de l’homme. Pour le philosophe, l’homme est un homo faber – un homme capable d’inventer de nouvelles techniques – plus qu’un homo sapiens –un homme de savoir ou se sagesse. C’est encore la capacité à maîtriser la nature par la technique qui est mise en avant dans cette conception du travail. L’animal ne travaille pas, il survit grâce à l’instinct.

Produire plus en travaillant moins.

Tout le monde s’accorde sur le fait que le travail est une dimension essentielle, constitutive de la nature humaine car il permet à l’homme de subvenir à ses besoins vitaux. Je vais apporter un bémol en disant que l’homme – à l’époque préhistorique – chassait, pêchait et cueillait pour subvenir à ses besoins mais il ne travaillait pas ! Le travail – en tant que location des capacités physiques ou intellectuelles – n’est apparu qu’avec la constitution des sociétés. C’est-à-dire un rassemblement d’individus « sauvages » décidant soudain de passer un « contrat social ». 

Factory_Automation_Robotics_Palettizing_Bread_Roboter_WikipediaLa naissance des sociétés est dans l’ordre logique de l’évolution. Soit, mais il faut donc admettre que le travail a créé un monde technique, ce qui a permis à l’homme de démontrer sa supériorité sur la nature… mais qui, in fine, détruit le travail ! Ou du moins détruit la notion de travail en tant qu’activité créatrice et moyen d’émancipation.

Les progrès de la robotique vont ainsi, selon les prévisions, détruire environ 3 millions d’emplois d’ici 2030. Alors, évidemment, il faut du personnel pour entretenir les robots, les programmer, etc mais ce ne sont pas les ouvriers des lignes d’usine qui vont le faire… Idem avec l’automatisation des lignes de métro (à quand celle du train ?) ou les voitures (autobus, camions ?) sans chauffeurs. Songez aux ports de commerces : les dockers – qui déchargeaient et chargeaient les bateaux à la force des bras – ont été remplacés progressivement par des engins de levage qui déplacent des centaines de containeurs par jour. Le métier a évolué car le commerce a évolué grâce à la technique. Idem dans l’agriculture où les bœufs et socs et charrues ont été remplacés par des tracteurs où dans les supermarchés et chaînes de restauration rapide, où les bornes automatiques supplantent progressivement les caissières.

Au début du XIX° siècle, en Angleterre, un conflit violent (appelé « luddisme« ) avait opposé les artisans adeptes du métier à bras aux employeurs et manufacturiers qui préféraient utiliser des métiers à tisser mécaniques dans le travail de la laine et du coton. La peur de perdre son emploi par l’arrivée de la technologie n’est donc pas nouvelle…

Aujourd’hui on produit plus, en moins de temps et avec moins de main d’œuvre : c’est la notion de productivité.

Selon l’INSEE, la productivité du travail a été multipliée par 2,3 entre 1975 et 2004 tandis que le coût salarial par unité de valeur ajoutée produite a diminué de 5,5 % sur la même période. Sur la même période, la durée du travail est passée de 42h/semaine (en moyenne) à 35h. 

Vers un autre travail…

Alors, certes depuis la crise de 2009, la productivité serait en baisse… mais je pense néanmoins qu’il serait bénéfique de revoir la notion du « travail ». Tout comme il serait temps de se pencher sur la marginalisation sociale et le partage des richesses à l’heure où la Finlande va peut être expérimenter le « revenu universel » dont certains sociologues et économistes parlent depuis quelques années.

Selon une étude du ministère des Solidarités, un couple sans enfant et sans emploi bénéficiaire du RSA reçoit 905 € contre 1 073 € pour le même foyer touchant un Smic. La tendance est la même pour les couples avec un ou deux enfants. (Source : article l’Express de mai 2011) Vous constaterez que le cumul des aides avoisine le montant prévisionnel du revenu universel finlandais et je n’évoque pas les aides diverses à l’embauche (contrats aidés, de génération, etc) versées par l’Etat.

Quel est le rôle d’un individu dans notre société actuelle ? Doit-il travailler ou doit-il être utile à la société ? Travailler est-il le seul moyen d’être utile à la collectivité ? Un mot sur le bénévolat, qui n’est qu’un moyen – parmi d’autres – de participer à la vie de la cité.

Selon l’étude menée par France bénévolat et l’Ifop, le nombre de personnes disant effectuer des actions bénévoles a augmenté de 14% entre 2010 et 2013. Ce sont ainsi 23% des Français – environ 11 millions – qui s’engagent dans une association dans des fonctions d’accueil, d’animation, d’accompagnement, d’administration ou de direction. La principale motivation de l’engagement bénévole étant le souhait d’être utile à la société (71% en moyenne), faut-il en déduire que ces personnes estiment ne pas l’être (ou pas assez) dans le cadre de leur travail ?

Les Français ayant déjà une opinion sévère de la cohésion sociale (81% la jugent faible)… qu’en serait-il sans le bénévolat, surtout en période de crise ? Par ailleurs, la satisfaction qu’éprouvent les bénévoles de s’épanouir personnellement (62%) et de faire des rencontres, nouer des amitiés (60%) nous amène à nous interroger sur le rôle du travail dans ces deux domaines.

Le travail n’étant plus (autant qu’avant) synonyme de réussite, d’intégration sociale, de satisfaction ni d’épanouissement personnel, il perd son sens. Certains évoquent la fin du salariat et prévoient l’essor du travail indépendant (free-lance). S’achemine-t-on vers un travail plus « choisi » et donc moins « contraint » ? A mon sens, une avancée ne pourra avoir lieu que si la question du revenu universel (redistribution des gains de productivité) et celle de la « liberté du travail » sont abordées en toute transparence. Mais ça, c’est une autre histoire… (suite dans le prochain article)

« Le citoyen n’est pas un consommateur. C’est un producteur, d’idées, de convictions, d’engagement, de solidarité. » François Bayrou

Bibliographie / pour aller plus loin :

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Un commentaire sur “Allons-nous passer de la notion de travail à celle d’activité ?

  1. « France Stratégies table sur un chômage structurel de 8% jusqu’en 2022. Aussi est-il nécessaire de repenser notre modèle de redistribution : il faut être prêt à expérimenter le revenu de base, assorti de conditions (travail social, associatif…). Le sujet n’est plus tabou. L’idée fait son chemin aux Pays-Bas. Le mécanisme est expérimenté par le conseil régional d’Aquitaine. Enfin, le Républicain Frédéric Lefebvre a déposé un amendement au projet de loi de finance 2016 (non adopté), lors de l’examen du texte au Sénat, à l’automne. L’objectif était de remplacer l’ensemble des aides sociales, le système actuel du revenu de solidarité active, de la prime pour l’emploi, des aides au logement et des exonérations de cotisations patronales par ce revenu d’existence. »
    Lire l’intégralité de l’article : http://www.actuel-rh.fr/content/la-revolution-numerique-necessite-de-faire-evoluer-le-droit-du-travail

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