Comprendre l’éclatement des collectifs de travail.

Certains disent que la génération Y est individualiste et ambitieuse. Accusé de mettre à mal la cohésion sociale, l’individualisme est-il vraiment enraciné dans la société moderne ? Peut-il expliquer à lui seul, l’éclatement du collectif au travail, le manque de cohésion, d’esprit d’équipe ? Le monde du travail n’a-t-il pas contribué, d’une certaine manière, à cet état de fait ? Cet article propose quelques éléments de réponse.

« Tout seul on va plus vite. Ensemble on va plus loin » Proverbe africain

L’individualisme : un phénomène social.

 « Au sens de l’éthique (ou moral), l’individualisme est une doctrine qui fait de la personne – de l’individu – un point de référence indépassable. Au sens sociologique, on dit qu’une société est individualiste lorsque l’autonomie consentie aux individus par les lois, les mœurs et les contraintes sociales est très large » (Raymond Boudon, 1986)

La société est un groupement d’individus et elle est là, pour protéger l’individu, sa vie, ses biens, sa liberté de penser, d’expression, de religion et par là même, permettre la vie en collectivité. L’individu se soumet aux règles de la société car elle lui octroie la sécurité, reconnaît son individualité et le droit de s’épanouir tout en le poussant à l’autonomie. On peut donc dire que l’individualisme est à la base de la société, il ne faut donc pas reprocher aux gens d’être individualistes !

Charles Taylor, auteur de « Le malaise de la modernité » (2008) explique que l’individualisme est le principe selon lequel l’individu ne doit être soumis à rien qui serait considéré comme plus important que lui. Mais revers de la médaille, chaque individu peut alors croire qu’il est plus important que l’entité collective.

En revanche, la vie moderne a laissé croire à l’individu qu’il pouvait vivre seul, en se détachant de l’ensemble, sans tenir compte de son prochain, d’où le fait que l’individualisme soit associé à l’égoïsme. C’est pourquoi Christian le Bart parle de la « diffusion d’un nouvel idéal de réalisation de soi, davantage autocentré » et qu’Alain Touraine indique que l’individu est « centré sur lui-même, soucieux de se réaliser lui-même ».

Selon une étude Credoc de 2012, les français ont le sentiment de vivre dans une société fragmentée, divisée. 81% des personnes interrogées pointent la faiblesse de la cohésion sociale et l’individualisme apparaît comme le premier facteur de fragilisation (32%).

Cependant, dans le même temps, une autre enquête montre que les valeurs des Français n’ont quasiment pas changé en 30 ans (entre 1981 et 2008). Certes, le respect de l’autonomie et de la vie privée sont de plus en plus affirmés (les débats sur la sexualité, l’euthanasie, l’avortement révèlent que chacun veut mener sa vie comme il l’entend, sans être jugé par les autres) mais il ne faut pas pour autant confondre individualisation et individualisme.

L’importance croissante de l’individu.

Famille FreepikLa famille a subi de profondes transformations avec la pilule contraceptive, l’autorisation de l’IVG, l’apparition du PACS, du mariage homosexuel, la multiplication des unions libres, des divorces, des familles recomposées, des mères célibataires. L’homme – le père et mari – ne régente plus la famille et la femme s’émancipe. Les enfants quittent le « nid » pour faire leurs études dans une ville éloignée du « cocon familial » voire même à l’étranger ce qui favorise un épanouissement personnel en dehors du cadre parental. Ainsi, la dispersion géographique des membres de la famille tend à fragiliser les liens, à réduire les contacts tout comme le nombre de « repas de famille ». Ces transformations ne sont pas étrangères à l’explosion du nombre de célibataires (tous âges confondus) : 40,6% de la population en 2012.

Lisez Christian le Bart si vous voulez approfondir le sujet de l’individualisme à travers les classes sociales, la religion, la politique, l’identité territoriale et le militantisme.

Nous ne sommes plus au XIX° siècle, durant lequel l’école avait pour objectif d’éduquer le peuple et le doter d’un minimum de culture générale pour lui permettre de participer à la société en tant que citoyen. L’école propose désormais des filières et des options diversifiées pour s’adapter aux personnalités des enfants amenés à choisir leur « voix ». Elle s’adapte aux élèves (cours de soutien en petit groupe, école de la deuxième chance pour les jeunes décrocheurs). Considérée comme un ascenseur social, elle est aussi devenue un moyen de réussite individuelle (plus valorisée que la réussite collective). Il n’y a qu’à voir les palmarès des grandes écoles, les classements des étudiants et l’aura qui entoure le major de promo !

Des raisons intrinsèques à l’entreprise.

La crise économique de 1970 et la raréfaction des emplois sont aussi des facteurs d’un individualisme croissant, tout comme la culture de la performance portée par le capitalisme. Elle se répand dans les entreprises via les entretiens annuels d’évaluation, les primes de rendement, les parts de salaire variable fixées sur le chiffre d’affaires pour les commerciaux, les bonus… Une course à la « réussite » professionnelle à laquelle certains peuvent se laisser prendre avec tous les effets néfastes qu’une ambition débordante peut avoir sur le travail d’équipe et l’ambiance.

Selon Christian le Bart « le capitalisme exige désormais des salariés, des managers, et même des ouvriers individualisés » que ce soit au sein des entreprises (pour favoriser la performance et la course à l’excellence) ou en dehors, pour soutenir la consommation (nos actes d’achat révèlent notre personnalité, d’où l’apparition du marketing identitaire ou affinitaire).

Dans les entreprises, la capacité à collaborer, à travailler en équipe, à « donner un coup de main » n’est pas mesurée, ni récompensée. Même si des efforts sont faits pour renforcer la cohésion d’équipe, la gestion du personnel s’individualise et les organisations laissent peu de place aux identités collectives, aux cultures de métier. En outre, les salariés peu associés à la stratégie de développement de l’entreprise, ne voient pas l’intérêt de se mobiliser pour le collectif : d’où l’apparition du « chacun pour soi ».

rouages_Gstudio Group_FotoliaC’est ainsi que dans les entreprises de services, les salariés trouvent une satisfaction et un intérêt au travail à travers leurs relations avec les clients (ceci est encore plus marqué lorsque le client apporté est synonyme de bonus). Chacun gère de manière autonome son « portefeuille » en fonction des objectifs fixés. Le rapport à l’entreprise est vécu individuellement et les relations avec les collègues se limitent à une solidarité ponctuelle entre pairs.

Dans les usines, ateliers, sites de production qui vivent un changement important d’organisation avec l’introduction de nouvelles technologies et processus, le mouvement de modernisation peut provoquer une fracture entre le personnel existant souvent peu qualifié (qui se sent laissé pour compte), le personnel existant mais auquel on propose des formations pour s’adapter et les nouvelles recrues intégrées à des postes techniques, d’ingénieur méthodes, qualité ou managers (middle management).

Le collectif de salariés éclate et donne naissance à des groupes dont les objectifs, les salaires, les perspectives de carrières, les valeurs et l’attachement à l’entreprise (la « maison ») diffèrent. De nouvelles solidarités naissent, la valeur « métier » et l’ancienneté ne sont plus les gages d’évolution et les managers « collaborent » avec la direction. Les groupes « pour » et « contre » modernisation s’opposent au regard de ce qu’ils peuvent « gagner » ou « perdre » dans la bataille, les tensions deviennent « personnelles » et on assiste à l’émergence de clans. Dans ce contexte, la confiance dans les syndicats (jugés incapables de préserver l’emploi) s’amenuise. Affaiblis par une base divisée, la mobilisation massive (grève) devient de plus en plus compliquée.

Le mode de pilotage et la mise en oeuvre d’un processus de changement peuvent donc aussi provoquer le délitement de la culture (cohésive) d’entreprise et la fragmentation du corps social. Relève-t-il d’un effet voulu ou d’un dommage collatéral suite à une modernisation imposée, mal expliquée ? En tout cas, certains sociologues affirment que « ce constat de crise sociale dans la modernisation n’est pas isolé et s’est même renforcé ces dernières années ».

Comment renouer avec le collectif ? On peut tenter de trouver des pistes dans les approches sociologiques : selon François de Singly, il est possible d’associer respect des libertés individuelles et développement d’un engagement collectif à condition que l’individualisme repose sur la reconnaissance (limites à la liberté de chacun, redistribution) et la justice (l’égalité). Pour Véronique Guienne, il faudrait miser sur l’intelligence et l’autonomie.

« Il faut s’entraider, c’est la loi de la nature » Jean de La Fontaine

Bibliographie / pour aller plus loin :

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