Du cube de verre à la bulle internet : les apparences sont parfois trompeuses.

NY_Philipp_Henzler_philmotion_unsplash_Freepik

J’ai l’impression que le verre prend de plus en plus de place dans l’aménagement intérieur des bureaux et dans les bâtiments des quartiers d’affaires. Parallèlement, le numérique envahit le travail (smartphone, mails, Cloud, SIRH, etc) et la vie personnelle. Quel rapport ? me direz-vous. La symbolique qui se cache derrière tout ça me semble révélatrice de nombreux leurres.

La symbolique des « cubes » de verre.

Largo Winch-film-allocinéLes films véhiculent souvent cette image du PDG perché dans son bureau entièrement vitré au sommet d’un building dans un quartier d’affaires huppé de New York ou Londres. Mais en général, le dirigeant ne voit même pas ses salariés car il a les yeux rivés sur l’horizon crénelé par les silhouettes des gratte-ciels (ou alors il est pendu à son téléphone en train de régler une OPA).

Certes, les surfaces vitrées permettent de bénéficier de la lumière naturelle beaucoup plus agréable et moins coûteuse que celle des éclairages artificiels. Mais n’avez-vous pas remarqué que la surface vitrée couvre l’intégralité de la hauteur de l’étage (on voit même l’arrière des meubles, armoires, etc) ? L’architecture est symbolique et cela, architectes et maîtres d’ouvrage le savent bien puisque dans le cahier des charges (la commande), il y a souvent un chapitre dédié à l’« image emblématique du bâtiment ». En effet, la construction doit véhiculer une image forte et lisible liée à l’activité qu’elle abrite : c’est ainsi qu’on reconnaît au premier coup d’œil un tribunal, une école, une église, une bibliothèque, un musée, une salle de spectacles, etc. Mais, si on enlève le logo de la façade, sauriez-vous différencier le siège social d’une banque, d’une grande entreprise liée aux nouvelles technologies, à l’industrie, à l’hôtellerie, à la grande distribution ?

Voir les photos de sièges sociaux d’entreprises du CAC40. Bien sûr, tous les sièges sociaux ne sont pas logés dans des cubes de verre, il y a des exceptions comme les monuments historiques ou de forme originale. Le siège d’Apple ressemble ainsi à un anneau ou « donut » ! 

Outre l’idée de transparence (alors que les communications sont savamment contrôlées et que les secrets industriels sont jalousement gardés), il y a l’effet miroir (la marque veut s’identifier à ses clients) dans ces bâtiments de verre. Quant à la hauteur des édifices, plus ou moins vertigineuse, elle symbolise la puissance de l’entreprise (les nuages se reflétant sur la façade indiquent les sommets atteints).

Pour l’architecte française Françoise Jourda, ces constructions « phalliques » illustrent l’organisation pyramidale des entreprises et même si ce n’est pas un gratte-ciel, l’idée de cube « monolithe » persiste, faisant passer le siège social pour une « forteresse impénétrable ». La dimension sociale et environnementale de ces bâtiments, ainsi que leur adaptabilité doivent encore être travaillées.

Méfiez-vous de la transparence du verre…

Rentrons dans le bâtiment et regardons de plus près. S’il n’y a pas des bureaux en open space, ils sont souvent aménagés avec des cloisons partiellement ou totalement vitrées. Quand on se penche de près sur les caractéristiques que doivent posséder les parois vitrées (et leur prix) pour obtenir un certain confort sonore, il est peu probable que ce type de parois équipe tous les bureaux ! Même si le sol et le plafond peuvent jouer ce rôle d’absorbeur de bruits, le verre est très salissant. Donc quel intérêt ?

Question lien social, voir les collègues ne crée pas de la proximité, ni un esprit d’équipe et encore moins de la cohésion. Ça donne l’impression que tout le monde travaille ensemble… sauf que chacun travaille dans son coin. C’est d’ailleurs assez rigolo de voir de loin les gens s’activer ou bouger les lèvres lorsqu’ils sont au téléphone sans entendre les sons en sortir ! Et quand on veut parler à un collègue – ou à son manager – qui a fermé sa porte, on toque, on se transforme en mime (je peux entrer ?) et on voit parfois l’autre secouer l’index de gauche à droite : voir la personne ne signifie pas qu’elle est disponible…

Idem, les postes à responsabilités qui sont accessibles ne le sont pas toujours dans les faits… C’est le phénomène du « plafond de verre » qui freine souvent l’évolution professionnelle des femmes et qui explique peut-être pourquoi elles sont plus nombreuses que les hommes à se lancer dans l’entrepreneuriat à la quarantaine.

Dans certaines usines ou centres de production, il y a souvent un bureau de « contrôle » vitré qui, d’après les descriptions qui en sont faites, ressemble à un mirador… Ainsi, dans l’abattoir Doux, au centre de l’atelier, il y a un bureau vitré avec les chefs. Les ouvriers l’appellent la « guillotine », « parce que tu ne sais jamais ce qui va te tomber sur la gueule quand tu passes devant ». Dans la fonderie lorraine Favi, lorsque Jean-François Zobrist prend les rênes de l’entreprise et décide d’y mettre en œuvre le concept d’entreprise libérée, il donne le vaste bureau du directeur au service comptabilité et fait murer la grande fenêtre qui surplombe les ateliers (et qui permettait de surveiller ce qui s’y passait).

Les bureaux vitrés contemporains sont-ils un reliquat d’un système de management dépassé ? Est-ce le manque de confiance qui fait perdurer cela ? Ne peut-on pas concevoir des espaces qui favorisent réellement la collaboration et les échanges ? La toute-puissance, est-ce la seule chose que les sièges sociaux souhaitent afficher au grand jour ?

Le numérique c’est du virtuel !

phubbingC’est une lapalissade mais il me semble important de le rappeler. N’avez-vous pas remarqué le vocabulaire utilisé dans le domaine du numérique ? On a parlé de l’éclatement de la « bulle internet » qui a provoqué un vent de panique sur les marchés financiers en 2000, maintenant on développe le « cloud » (nuage)…

Regardons autour de nous : le numérique permet d’avoir accès à plus d’informations, de communiquer plus rapidement, mais comprenons-nous mieux les individus ? Avons-nous le temps d’intégrer et d’exploiter toutes ces informations ? Une grande partie du message véhiculée par le langage corporel, facial, l’intonation de voix se perd dans les échanges virtuels (ce que les émoticônes ou emoji tentent de compenser). Le numérique ne rend pas (toujours) la vie des salariés plus facile.

Il paraît que les accros au smartphone regardent leur téléphone 221 fois/jour et qu’ils passent en moyenne 3h16/jour scotchés à l’écran. Lorsque le smartphone envahit la vie, ça s’appelle le « phubbing » : une contraction de « phone » (téléphone) et « snubbing » (snober).

Au lieu d’être en liaison virtuelle constante avec le monde, n’est-il pas préférable d’être en connexion avec son interlocuteur ? Qui n’a pas assisté à une réunion durant laquelle certains pianotent sur leur téléphone ? Qui n’a jamais eu l’impression de « parler à un mur » face à quelqu’un dont les yeux sont rivés sur son écran ? Il paraît qu’il faut environ une minute pour reprendre le fil de ses pensées après une coupure. Vous êtes toujours là ? 😉

Chaque salarié semble être dans son bocal et dans sa bulle…  Alors que certains secteurs d’activités fondent de grands espoirs dans le « big data », que faisons-nous pour renouer le lien social ? Comment préserver le dialogue dans les entreprises où les salariés échangent à coup de mails ? Alors que les algorithmes doivent permettre de trouver le candidat idéal pour l’entreprise, alors que les systèmes d’information et le numérique sont sensés accroître la performance des RH, auront-t-ils encore le temps d’aller à la rencontre des collaborateurs ? Sommes-nous conscients des dégâts que peut provoquer la bulle de l’hyperconnectivité ?

L’Allemagne s’interrogeait en 2014 sur la possibilité de mettre en place une législation pour lutter contre le stress et l’hyperconnectivité des salariés qui risquent d’aboutir au burn-out. Il s’agirait d’interdire aux entreprises de contacter leurs salariés en dehors de leurs heures de travail.  En France, en avril 2014, un accord de branche (Syntec) a instauré un droit à la déconnexion durant les heures de repos. (lire également cet article du Figaro à ce sujet)

« Il est hélas devenu évident aujourd’hui que notre technologie a dépassé notre humanité. » Albert Einstein

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