Souffrance éthique : en parler pour prendre de la hauteur.

émotions_freepikDans le précédent article, j’ai signalé que la reconnaissance des pathologies psychiques du travailleur avançait à petit pas mais que la grande ignorée était la souffrance éthique… qui n’est pourtant pas une des moins répandues… mais certainement une des plus tues.

Arrêt de la Cour d’appel de Paris du 14 octobre 2015.

Le lien de subordination qui lie un salarié à son employeur ne supprime en rien sa liberté de penser, reconnue par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (art. 18) et le Conseil constitutionnel français. Même si la notion s’étend peu à peu au domaine du travail, parler du malaise qu’engendre la réalisation de missions contraires à son éthique ou à sa morale est mal vu. Un salarié, l’a appris à ses dépens.

Ce cadre travaillait dans une société réalisant des écoutes et interception de communications fournissait des logiciels de surveillance vendus à des gouvernements étrangers qui font régulièrement la Une des médias (Libye, Syrie) pour les violations des droits de l’homme. Quand il interrogea la direction sur les activités de la société auxquelles il participait, celle-ci lui assura que ses valeurs éthiques l’emporteraient toujours.

« Le doute est le commencement de la sagesse. » Aristote

Businessman and questionsOr, après cela, ce salarié subit des comportements hostiles de plus en plus féroces de la part de son supérieur hiérarchique lequel remettra même en question sa loyauté vis-à-vis de la société. Confronté à une charge de travail croissance, les incidents se succèdent ainsi que les sanctions. Cette situation a pour effet de nuire à la santé du salarié dont les arrêts de travail se multiplient jusqu’à son licenciement pour faute lourde alors que le médecin du travail avait prononcé son inaptitude au poste en précisant qu’« un reclassement sur un autre site ou dans une filiale pourrait convenir ».

La société a fait l’objet d’une enquête préliminaire menée par le parquet de Paris pour complicité d’actes de torture et a par ailleurs été entendue, en tant que témoin assisté, dans une affaire de violation des droits de l’homme en Libye. Ceci a évidemment confirmé les craintes du salarié… qui a saisi le Conseil de prud’hommes pour demander la résiliation judiciaire de son contrat de travail aux torts de la société (ce qu’il obtient in fine).

La justice a reconnu que « certaines activités de la société [ont] provoqué […] une souffrance éthique au travail…» (le mot est lâché !) La Cour d’appel a considéré que la société avait infligé une sanction disciplinaire à un « lanceur d’alerte » dont l’action était juridiquement fondée. Les juges ont donc débouté l’employeur.

Lire l’article du Miroir Social qui explique dans le détail le cas du salarié et analyse l’arrêt de la Cour d’appel.

Les mesures de défense développées par les salariés.

Peur d’être jugés, d’être mis au placard pour avoir osé parler, contraints d’obéir à la hiérarchie, les salariés se taisent ou imaginent des moyens pour s’accommoder de la situation à moindre mal.

Une enquête en psychologie clinique du travail révèle que les chargés de communication développent des réactions défensives : ils essaient de rationaliser en se reposant sur le devoir d’obéissance et de loyauté, se raccrochent à la prétendue objectivité des faits rapportés, essaient de ne pas tout diffuser ou deviennent perfectionnistes pour compenser (privilégier la forme au fond).

Dans ce centre d’appels, les téléconseillers développent aussi des stratégies pour réduire leur mal-être au quotidien : ils s’accommodent avec les procédures, les détournent, renvoient à d’autres ce qui les dépasse… ce qui provoque frictions avec les collègues et les mets à la merci du contrôle d’un responsable.

émotions_freepikCertains policiers adaptent aussi la règle et réduisent le montant de l’amende lorsque la situation financière de l’automobiliste est précaire : « Les PV ça peut être un bon moyen de faire du chiffre d’affaires, mais ce n’est pas ma manière de travailler ».

Il est difficile de mettre en place un cloisonnement étanche entre les deux (vie privée et vie professionnelle). La surcharge d’émotions négatives contenue au travail peut donc exploser dans la sphère privée… compliquant les relations avec conjoint et/ou enfants.

« Le bonheur est un état d’esprit qui procède de l’accomplissement de vos valeurs. » Ayn Rand

Quelques pistes de prévention.

Écart entre les valeurs qu’on attache à son métier et celles de l’entreprise où on le réalise, conflit entre les nôtres et celle de notre supérieur hiérarchique, choix cornéliens entre plusieurs valeurs…un des facteurs d’aggravation de la souffrance est l’impossibilité d’en parler. Voilà pourquoi échanger sur son métier (avec les collègues mais aussi d’autres professionnels d’autres structures) est un bon début. Rolo Duarte, psychologue clinicien, propose ainsi de créer un espace de délibération sur les valeurs du travail.

reunion_débat_freepikLorsque le conflit de valeurs se matérialise entre un salarié et un supérieur, il est important qu’il ne dégénère pas en conflit interpersonnel. Le manager est peut-être lui-même confronté à un conflit de valeurs en donnant cette consigne de travail ! Dans ce cas, il faut être accompagné pour identifier le malaise et prendre de la distance par rapport à la situation.

Des chercheurs préconisent ainsi de mener une délibération éthique en clarifiant le malaise et en évaluant les divers éléments qui font partie du problème, tout en pondérant leur importance. En prenant le temps de mener une réflexion critique sur la situation, en dialoguant avec les personnes intéressées, on peut dénouer l’impasse et diminuer l’anxiété et la frustration.

Parler au psychologue du travail peut aussi soulager un salarié en détresse : « Le boulot est dur. C’est un service contentieux, toute la journée, on n’a affaire qu’à des RMIstes, des paumés… On voit défiler toute la misère du monde. »

Si le problème est récurrent, avant que la santé du salarié n’en pâtisse, on peut envisager un changement de poste (ou un roulement). Le conflit de valeurs étant intrinsèquement personnel, un autre salarié, confronté à la même situation, ne réagira pas (forcément) de la même manière. Sinon, de toute façon, le salarié « à bout » changera d’entreprise (voir même de secteur d’activité).

Enfin, à une époque où l’on parle de plus en plus d’image de marque de l’entreprise et de marketing valorisant ses valeurs, il est important de se pencher sur ce problème. Et il est d’autant plus urgent de le faire que la crise des valeurs fragilise des pans entiers de notre société post-moderne. Ces sentiments d’injustice, d’impunité, d’inégalité, etc que peut ressentir un citoyen, il peut les ressentir plus fortement en tant que salarié (évasion fiscale, licenciement abusif, discrimination, parachute doré, etc). Je pense que la société, l’entreprise et le monde du travail sont à la croisée de chemins.

« Paradoxalement, les sociétés qui se focalisent sur les valeurs plutôt que sur les profits, finissent par améliorer leurs résultats. » Charles Garfield

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s