Esprit critique, es-tu là ?

La critique remettant en cause l’ordre établi, elle n’est pas toujours bien reçue. L’exemple le plus frappant livré par l’histoire est celui de Galilée : en choisissant de dévoiler sa découverte et en affirmant que la terre tournait autour du soleil et non l’inverse, il avait remis en cause la vision du monde établie par l’Eglise et s’était attiré les foudres de l’Inquisition qui l’avait condamné pour hérésie… Aujourd’hui, qu’en est-il au sein de l’entreprise ? La pensée critique, citée parmi les compétences clés du futur, est-elle favorisée ?

Critique, entre scepticisme et humilité :

Le mot « critique » vient du grec kritikos qui signifie « capable de discernement, de jugement ». Il n’est pas question ici d’exposer toutes les théories des nombreux philosophes (Pyrrhon, Sextus, Kant, Descartes, Montaigne, Hume, Russell…) ou chercheurs (Desbiens, Lipman, Boisvert, Ennis, Paul…) qui ont écrit, depuis l’Antiquité, sur la critique, le scepticisme ou les caractéristiques de la pensée critique.

Je vous invite à lire cet article pour découvrir la différence faite par Jacques Boisvert (universitaire canadien) entre l’esprit critique (attitude, posture intellectuelle) et la pensée critique (capacités, savoir-faire).

Pour résumer, je dirais que l’esprit critique repose sur la non-adhésion aveugle à des dogmes, croyances ou pensée convenue et s’appuie donc sur le scepticisme, c’est-à-dire le doute, le questionnement ou encore la recherche logique.

Dans le « Discours de la méthode » (1637), Descartes disait « aux jugements que je fais de moi-même, je tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance, plutôt que vers celui de la présomption » et il déplore avoir été « gouverné par [ses] appétits et [ses] précepteurs » et affirme plus loin : « pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre, une bonne fois, de les en ôter, afin d’y en remettre par après, ou d’autres meilleurs, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. » Enfin, ce que la re-lecture de cet ouvrage m’a appris c’est que pour Descartes, cogito ergo sum (je pense, donc je suis) mais aussi dubito ergo sum (je doute, donc je suis)… même si « c’est une plus grande perfection de connaître que de douter. »

« Je sais que je ne sais rien. » Socrate

Mettre en œuvre la pensée critique nécessite d’avoir des connaissances, une vision globale de la situation ou sujet abordé. C’est également associer dans sa réflexion l’a priori (connaissances universelles) et l’a posteriori (connaissances tirées de l’expérience) et exploiter ses capacités d’analyse et de synthèse (percevoir les rapports entre les choses, les individus, les idées ainsi que les niveaux : particulier vs général, local vs global, singulier vs universel, etc) pour bien décider. (source) Enfin, il est nécessaire d’être conscient des biais cognitifs et affectifs qui agissent en nous et contrecarrent notre objectivité.

L’entreprise et la critique : 

S’il est évident que critiquer pour blesser, réduire à néant la motivation ou descendre en flèche un projet n’est pas souhaitable ni professionnel, la critique constructive n’est pas facile à pratiquer car à prendre trop d’égards, on peut amoindrir l’impact du message mais à être trop direct, on risque d’être confronté à une levée de boucliers, être pris en grippe ou taclé de voir tout en noir.

Cependant, la (re)construction ne peut intervenir que si on déconstruit (démoli) certains points faibles de la bâtisse. Il faut donc accepter de remettre en question certaines décisions, voir une partie de son travail. Ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra prendre en considération des données sous-évaluées, décaler le planning pour garantir la qualité, remettre le projet sur de bons rails, etc.

« On apprend plus de ses erreurs que de ses succès. »

Cependant, force est de constater que la critique n’est pas toujours bien vue même lorsqu’elle s’accompagne de propositions concrètes ou qu’elle vise à assurer un meilleur service client…

Philip Rosenzweig, professeur ayant enseigné à Harvard et à l’Institute for Management Development de Lausanne, en Suisse, a constaté que la plupart des cadres manquent d’esprit critique et de rigueur analytique, ce qui les rend vulnérables à certains mirages comme l’effet halo : phénomène qui consiste à laisser sa perception générale influencer son jugement au lieu d’évaluer le produit (ou la situation) d’une façon objective.

Selon M. Rosenzweig, « il est toujours possible qu’une bonne décision aboutisse à un mauvais résultat, sans que l’on puisse en conclure rétrospectivement que la décision était mauvaise. […] C’est sans doute l’une des choses les plus difficiles à admettre pour les managers. Le corollaire est qu’ils doivent être capables de critiquer leurs propres décisions même quand leurs résultats sont apparemment positifs. Pour cela, les managers doivent, dans tous les domaines et dans toutes les fonctions, développer leur capacité à penser de façon rigoureuse et critique. » (source)

Peut-on acquérir ou développer la pensée critique ?

Dans cet océan de rumeurs, d’informations, de points de vue partiels et biaisés, de « fake news » qu’est internet, comment séparer le bon grain de l’ivraie sans pensée critique ? Comment hiérarchiser et synthétiser les informations ou les mettre en perspective si des outils de compréhension, des clés d’analyse et des connaissances ne sont pas fournies, ou si elles ne sont pas accessibles ?

Dans son article, Marie Gaussel indique que la pensée critique est avant tout un concept anglo-saxon (critical thinking), considéré comme une compétence majeure et enseignée (rhétorique, argumentation) comme telle dans les cursus universitaires aux Etats-Unis et en Ecosse.

En France, le domaine 3 du socle commun de connaissances place les démarches argumentatives au cœur de l’enseignement, notamment depuis que l’éducation morale et civique a fait son apparition en 2015. Ce cours ayant pour but l’éducation à la citoyenneté, il est sensé développer la pensée réflexive et l’esprit critique. Cependant, l’enseignement de l’argumentation n’en est qu’à ses balbutiements… notamment car ce nouvel apprentissage nécessite une remise en question du modèle d’enseignement, du rôle et de la position de l’enseignant dans sa classe. Bref, en France, enseigner le débat ne va pas de soi…contrairement à la Suisse où il fait partie du programme de français !

Podcast de France Culture « Comment enseigner le doute sans tomber dans le relativisme ? » (40 minutes) avec Elena Pasquinelli (chercheuse en philosophie), Daniel Favre (professeur en sciences de l’éducation) et Gérard Bronner (sociologue).

Si certaines personnes peuvent avoir un esprit critique inné (pensez aux enfants qui posent plein de questions ou qui veulent toujours savoir comment ça fonctionne), je suis persuadée que la pensée critique peut s’acquérir et se développer mais cela nécessite de s’interroger constamment et de rester ouvert et curieux en lisant ou écoutant la radio, en ne prêtant pas seulement attention aux informations qui amènent de l’eau à notre moulin. N’oublions pas que nous sommes toujours plus enclins à considérer les idées qui corroborent les nôtres, ce qui constitue un biais de confirmation ! Car enfin, à quoi servent le savoir, les statistiques, le Big Data… sans pensée  critique ?

« Il y a trois balises démocratiques : la légitimité, l’esprit critique et la solidarité. » Gilles Abel

Bibliographie / pour aller plus loin :

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2 commentaires sur “Esprit critique, es-tu là ?

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