Le familistère de Guise : le bien-être au travail au XIX° siècle

Je souhaite clôturer cette année sur une note positive. En arrivant dans l’Aisne, j’ai découvert le Familistère de Guise. Je connaissais les cités ouvrières et minières, la saline royale d’Arc-et-Senans mais ce que j’ai découvert au Familistère m’a vraiment surpris. Cet imposant ensemble architectural est sous-tendu par un regard lucide porté sur les conditions de vie de la classe ouvrière et la volonté de les améliorer. Découvrons la vision humaniste et moderne d’un industriel du XIX° siècle.

Un ouvrier devenu patron :

Jean-Baptiste André GODIN (1817-1888) est le fils d’un « simple artisan de village. » Il a onze ans et demi quand il commence à travailler le fer dans l’atelier de son père tout en prenant part aux travaux de la campagne avec ses parents. Adolescent, il part chercher au sein des villes le moyen d’un apprentissage industriel plus avancé. C’est ainsi qu’il découvre le dur labeur, les misères et les besoins de l’ouvrier, l’anarchie du salaire, le manque d’équité dans la répartition des fruits du travail. Il se fait alors une promesse : «  si un jour je m’élève au-dessus de la condition de l’ouvrier, je chercherai les moyens de lui rendre la vie plus supportable et plus douce, et de relever le travail de son abaissement. »

Extrait p. 14 « Solutions sociales », Godin, 1871.

En 1871, il explique les raisons qui l’ont poussé à bâtir le Familistère (construit entre 1859 et 1877) : « mon entreprise […] puise sa source dans des convictions et des principes fortement arrêtés, qui ont pour but le salut social et le bien de l’humanité. Il s’agit de démontrer comment le présent peut créer le bien-être au profit de ceux qui sont privés du nécessaire, sans rien enlever à ceux qui possèdent la richesse. »

Godin innove en matière sociale… car il semble déçu : « Je croyais à la justice, mais nulle part je n’en voyais l’application. »

Pour lui, « l’heure est venue où tous les amis de l’humanité doivent s’enquérir des mesures et règles propres à effacer la servitude et les douleurs dont le travail a été accablé, afin d’y substituer la liberté et les éléments de charme qui doivent entourer cette fonction supérieure de l’homme à l’égard de la nature et de ses semblables. » (extrait p. 43)

L’organisation sociétaire comme inspiration :

A la recherche d’un modèle social et démocratique, M Godin étudie le socialisme, le communisme, le saint-simonisme et la théorie de l’organisation sociétaire imaginée par Charles Fourier. Ce concept d’économie sociale s’appuie sur des phalanstères (communautés de travail et de vie organisées en phalanges) et est basé sur une articulation nouvelle entre production, répartition et consommation de la richesse.

Au lendemain des événements de 1848, les idées sociétaires sont bannies et leurs sympathisants persécutés car taxés de socialistes, mais Godin en est fortement imprégné. Quelques décennies plus tard, il décide de mettre en pratique la théorie pour prouver par l’expérience « la valeur d’un grand nombre des principes sociétaires. » C’est ainsi que naît le Palais du Travail, le Palais Social, le Familistère.

Le Familistère de Guise (Aisne) :

Godin porte un regard sévère sur le logement des ouvriers, notamment les cités ouvrières qui n’ont pas atteint leurs objectifs et les maisons ouvrières – à l’aspect parfois misérable car construites à bas coût – qui n’ont pas amélioré le bien-être de la famille du travailleur. Il constate que les habitations sont « édifiées dans la plus complète ignorance des véritables conditions architecturales, réclamées par le progrès social. »

Le Familistère est tout l’inverse : trois bâtiments de 4 niveaux abritent 495 logements avec 2 à 3 chambres. Ils sont bien ventilés (tempérés l’hiver et rafraîchis l’été grâce à un circuit passant par des galeries souterraines), lumineux (grandes fenêtres), éclairés au gaz, pourvus d’un poêle Godin, d’un vide-ordures (les déchets servant de compost aux potagers et vergers), d’eau courante (grâce à un forage et des canalisations) et de sanitaires à chaque étage. Modulables, il est possible de réunir deux appartements pour accueillir une famille nombreuse (5 chambres). En 1889, 1748 personnes y vivent. Des chambres meublées sont également disponibles pour accueillir les célibataires, parents ou amis.

Le loyer varie de 0,14 à 0,23 francs/m² soit entre 8,40 et 10,75 francs/mois pour un appartement de 37 m² (une chambre) selon l’étage.

En 1871, le salaire journalier moyen d’un ouvrier en industrie était de 2,65 francs (soit environ 79 francs/mois) tandis que la location d’un logement coûtait de 8 à 12 francs/mois pour 2 ou 3 chambres.

Pour les enfants, il y a une « nourricerie » (0 à 2 ans), un « pouponnat » (2 à 4 ans), un « bambinat » (de 4 à 6 ans) et une école mixte, obligatoire et gratuite jusqu’à 14 ans (alors que la loi autorise le travail des enfants à partir de 10 ans). En 1871, il y a environ 320 enfants scolarisés.

Le Familistère c’est aussi des économats (magasins coopératifs qui emploient, en général, les femmes des ouvriers), un théâtre, une bibliothèque (où se déroulent cours du soir et conférences), un atelier culinaire (traiteur), une buanderie (pour laver et sécher le linge et éviter l’humidité dans les logements), des bains et douches (pour l’hygiène corporelle) et une piscine de 50 m² avec plancher amovible afin que les enfants aient pied. L’eau est chauffée grâce à un circuit qui exploite les eaux chaudes des machines de l’usine. Un vaste parc (6 ha) avec promenades, squares, jardins d’agrément et kiosque à musique complète l’ensemble.

Le Familistère valorise le collectif : les bals dominicaux et fêtes annuelles du travail et de l’enfance se déroulent dans la vaste cour intérieure du bâtiment central couverte d’une verrière, tandis que les balcons qui donnent accès aux appartements favorisent les rencontres entre tous les travailleurs de l’usine, quelle que soit leur position hiérarchique. (extraits p.418 et 427)

Si Godin avoue que le Familistère est «profitable au Capital », ce projet qualifié de « folie »  a suscité d’amères critiques et des dissensions dans son entourage. (extraits p.519-520) Sa construction a duré 18 ans (1859-1877) et coûté 2 millions de francs puisés dans les bénéfices de l’entreprise soit environ 6,5 millions d’euros.

« L’Homme n’est que l’Ouvrier de la Nature pour le Progrès de la Vie sur la Terre. »        J-B. A. Godin (p 297)

La modernisation des conditions de travail :

En général, la journée de travail – qui compte alors entre 11h et 13h – débute à 5h et se termine à 20h. Elle est fractionnée en tiers ou quarts de jour et 2 ou 3 pauses (d’une durée variable) sont dévolues à la prise du repas ou casse-croûte. Godin instaure la journée de 10h en 1878 et un jour de congé hebdomadaire (dimanche).

Il met en place le paiement à l’heure mais, afin de « supprimer la surveillance d’individu à individu » et « donner à l’ouvrier une plus complète indépendance dans son travail » il privilégie la rémunération à l’objet ou « au forfait ». Ainsi, « une valeur au produit à créer » est fixée conjointement et la surveillance est portée sur le « produit du travail » et non l’ouvrier.

A l’époque, les ouvriers sont payés à la quinzaine ou au mois, ce qui provoque des soirées de beuveries et des lundis difficiles où l’usine reste fermée faute d’ouvrier en état de travailler… Godin décide de diviser les ouvriers en plusieurs sections (selon un ordre alphabétique) et de payer 2 sections 2 fois/semaine. Tous les ouvriers d’un atelier n’étant pas payés en même temps, « l’ouvrier est plus disposé à rentrer dans sa famille avec ses gains […] et les habitudes d’entraînement au cabaret se perdent. »

De plus, à l’époque, point de salaire minimum. Donc lorsque le patron a besoin d’écouler le stock ou de réduire le prix de vente des produits, il baisse les salaires. A l’inverse, Godin augmente les salaires de 30% pour soutenir et développer la consommation intérieure !

La Sécurité sociale n’existant pas encore, certaines usines mettent en place des caisses de secours en cas d’accident ou de maladie. Elles sont alimentées par les amendes (retard, infraction au règlement, etc) et une retenue prélevée par le patron sur les salaires.

En 1860, Godin innove et crée une caisse de prévoyance sociale financée à parts égales par le salarié (cotisation au choix de 1 à 2,50 francs/mois) et l’entreprise. Il met à sa tête des sociétaires du Familistère élus pour constituer un « comité de surveillance et de direction » chargé d’élaborer, modifier et réviser les statuts, décider de l’emploi des fonds (subvention de 2 francs/jour pendant la maladie, paiement du médecin, des médicaments, etc). Ainsi, « les caisses de secours sont débarrassées de ces causes de récriminations, malheureusement trop souvent fondées, lorsqu’elles sont gérées sous le régime autoritaire du patron. »  Une seconde caisse, approvisionnée intégralement par l’entreprise, finance l’éducation des enfants et l’apprentissage pour les jeunes, la prise en charge des orphelins et la pension des invalides (1 franc/jour). Godin crée aussi un cabinet médical (deux médecins et une sage-femme) qui prodigue soins et médicaments.

Le Familistère est également une caisse d’épargne où les ouvriers peuvent déposer leurs économies qui sont rémunérées à 5 ou 6%.

Pour Godin, « l’idée démocratique fermente aujourd’hui jusqu’au sein de la ferme et de l’atelier ». Ainsi, la démocratie politique doit s’accompagner, pour les masses travailleuses, d’une part d’intervention dans la direction de l’usine…car tout travailleur est citoyen. (extrait p.38)

Cependant, « la loi qui régit la propriété » l’a empêché de créer l’Association du Travail et du Capital et il le déplore dans un chapitre intitulé « L’association empêchée » car « tous aujourd’hui seraient actionnaires, capitalistes, et en même temps sociétaires travailleurs. » (extrait p.522)

C’est pourquoi, dans un premier temps, seul le Familistère est géré par des habitants élus. (extrait p. 524) La commission administrative – composé de sociétaires – assure la direction, l’économe se charge des achats de marchandises et denrées tandis que les comités s’occupent de l’éducation, de l’instruction, du secours et prévoyance, des soins médicaux, de la pharmacie, de la musique, du théâtre, de la bibliothèque, des fêtes, des réclamations du travail, etc. Deux conseils (l’un composé de 12 hommes et l’autre, de 12 femmes) arbitrent les questions d’ordre et proposent des améliorations à la commission administrative. Ainsi ce sont 70 à 90 personnes qui prennent part, à des degrés divers, au bon fonctionnement du site. Tous les 3 mois, des élections ont lieu afin de renouveler partiellement les élus. Les hommes et femmes de plus de 16 ans peuvent voter.

L’entretien des bâtiments est assuré par une réserve alimentée par les bénéfices des activités commerciales et loyers perçus. Enfin, un veilleur de nuit et un corps de 40 pompiers (habitants volontaires) assurent la sécurité.

Ce n’est qu’en 1880 que Godin crée « l’Association du Travail et du Capital » par laquelle les ouvriers deviennent propriétaires de l’usine et du Familistère. L’Association permet aux salariés d’être intéressés aux bénéfices : le personnel est réparti en trois catégories (participants, sociétaires et associés) qui reçoivent une participation différente mais proportionnelle au salaire sous forme de titres d’épargne ou parts du capital. Les auxiliaires (travailleurs saisonniers) sont exclus du système. Le capital est quant à lui, rémunéré à 6%.

Godin met les travailleurs au cœur du fonctionnement de l’usine en leur donnant le plus possible la parole. Dans les ateliers, il encourage les initiatives et les innovations. Au niveau de la direction, les associés participent aux prises de décisions stratégiques et la comptabilité est contrôlée par un conseil de surveillance composé de trois ouvriers élus par l’assemblée générale des associés.

Après la mort de Godin, en 1888, les administrateurs successifs affichent leurs divergences de vue avec sa pensée. Par ailleurs, tous les ouvriers ne peuvent pas bénéficier des avantages du Familistère et certains n’ont pas souhaité cet héritage… L’aventure collective se disloque progressivement : la Grande Guerre est un coup dur car il faut reconstruire pour relancer la production et à partir des années ’30 on note un manque d’adaptation au marché et modernisation de l’outil de production tandis que les logements et la caisse de secours et prévoyance sont rattrapés par les avancées introduites lors de Trente Glorieuses.

1968 sonne le glas : la coopérative ouvrière est rachetée par un industriel qui vend les appartements. En 2000, un syndicat mixte est créé pour racheter l’ensemble des bâtiments, gérer le site et mener un vaste programme de rénovation. C’est ainsi que le bâtiment central est aménagé en centre d’interprétation et qu’un hôtel « multi-standards » doit s’implanter dans l’aile gauche.

Ce modèle politique, économique et social autogéré a duré 88 ans. Le Familistère a été construit autour de nombreux concepts modernes : société coopérative, supermarché coopératif, sociétaires, actionnariat salarié, participation ou intéressement aux bénéfices, mixité sociale, copropriété, protection sociale… Chapeau bas Monsieur Godin !

Bibliographie :

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