La QVT, indispensable démarche RH des métiers invisibles.

Je ne vais pas parler du travail dissimulé ou « au noir » ni de l’écart entre le travail prescrit et le travail réel… mais des métiers « invisibles », ceux qu’on ne veut pas voir, peu considérés, souvent ingrats et mal payés, réalisés par des personnes que certains osent à peine regarder ou auxquelles ils jettent un regard fuyant. Pourtant indispensables, l’image de ces métiers a peu évolué et les actions de prévention sont souvent balbutiantes car le secteur tertiaire n’est pas considéré comme un secteur « à risques ». Il est temps d’y remédier !

Des travailleurs besogneux, méritants… mais souvent peu considérés.

De condition modeste, ces « petites gens » comme on disait dans le temps, sont (hommes et femmes) serveurs, commis ou plongeurs en cuisine, éboueurs (ou ripeurs), chauffeurs-livreurs, conducteurs de bus ou tramway, agents d’entretien, femmes de ménage, caissières, aides à domicile, aides-soignantes, équarisseurs, ouvriers d’abattoir, fossoyeurs, gardiens de prison, téléconseillers, opérateurs sur chaîne, standardistes, réceptionnistes en hôtellerie, employé en blanchisserie…

Le sociologue Everett Cherrington Hughes (1897-1983) a travaillé sur la notion de « sale boulot » qui recouvre divers métiers et secteurs professionnels (industrie du déchet, nettoyage, hôpitaux, prison, police) mais ayant le point commun de côtoyer la souillure ou la transgression.

La hiérarchie de valeurs du travail liée au prestige social et à la respectabilité qu’il confère permet de distinguer les métiers considérés comme agréables, gratifiants et ceux qui sont serviles, indignes, monotones. A la division technique et sociale du travail, s’ajoute donc une division morale et psychologique qui aboutit à une hiérarchisation sociale des activités et professions.

Selon Hughes (1951), « le métier est l’un des éléments pris en compte pour porter un jugement sur quelqu’un et, certainement, l’un des éléments qui influence le plus la manière dont on se juge soi-même. […] Le métier d’un homme est l’une des composantes les plus importantes de son identité sociale, de son moi, et même de son destin dans son unique existence. » (source)

Le métier est une des formes d’accomplissement de soi. Il permet un processus identitaire et contribue à orienter le regard des autres et l’image de soi. Ainsi, le regard de l’autre tend à assimiler le travailleur à l’objet sur lequel il travaille… Les métiers en contact avec les déchets, la saleté, les excréments et les cadavres sont les plus dévalorisés et stigmatisés. Le sentiment d’injustice et le ressentiment éprouvés par ces travailleurs peu ou mal reconnus, considérés, peuvent alors être particulièrement vifs ! Souvent, ils taisent leur profession ou tentent de la valoriser à l’aide de définitions ambigües.

L’importance de ces petites mains et la nécessité de leur métier se révèlent souvent lorsqu’elles sont absentes ou en grève…

Salaire bas… et conditions de travail souvent difficiles.

Selon la Dares, en 2018, près de 2 millions de salariés (soit 11,5%) sont payés au SMIC (dont 58,3% de femmes). Chiffre en hausse, puisqu’en 2017, 10,6% des salariés du privé (environ 1,65 millions de personnes) percevaient le salaire minimum (dont 55,2% de femmes). Ces chiffres s’entendent hors stagiaires, apprentis et intérimaires…

Par ailleurs, si on considère uniquement les salariés à temps plein, la part de Smicards demeure plus élevée dans le secteur des services où en moyenne 12,5% des salariés sont payés au minimum. Cependant, certaines branches affichent un pourcentage beaucoup plus élevé : c’est le cas notamment de la restauration rapide (62%), de l’aide à domicile (32%), des CHR – cafés, hôtels, restaurants – (29%), du commerce de gros et détail alimentaire (25%), des boulangeries et pâtisseries artisanales (22%), du commerce de détail non-alimentaire (20%), des magasins de vente au détail d’habillement (17%). Ces pourcentages grimpent pour les salariés à temps partiel… (source)

Travail de nuit, nuisances olfactives, manipulation de charges lourdes et station debout prolongée pour les éboueurs ; froid, bruit, gestes répétitifs, cadences à tenir et souffrance psychologique dans les abattoirs ou encore exposition des agents d’entretien et aides à domicile aux produits détergents, désinfectants, au sang et maladies infectieuses… Ces métiers provoquent souvent des maladies professionnelles : TMS, affections respiratoires, zoonoses infectieuses (maladie animale transmissible à l’homme), douleurs dorsales, etc.

Je vous invite à lire ces deux articles qui décrivent les conditions de travail dans un abattoir : Découpeur, tripier, désosseur, saigneur, le pire des métiers, L’Humanité (4 avril 2016) et Abattoir : des hommes tuent pour nous et ça nous dérange, Le Point (9 mai 2017). 

L’arrêté annuel relatif à la tarification des risques AT-MP (c’est-à-dire le taux de cotisation des employeurs) des différentes activités est parlant car il reflète la sinistralité de celles-ci. Ainsi, l’arrêté du 27 décembre 2019 indique un taux net moyen national de cotisation de 2,21%.

Concernant les taux nets collectifs des activités, au sommet, on trouve les travaux de couverture, charpente et étanchéité (10,1%), les scieries, abattage et découpe du bois (8,8%), les métiers de construction ou réparation de navires en acier (8,2%), la fonderie (8,2% et 6%), le gros œuvre (8,1%), la menuiserie extérieure (7%), la chaudronnerie et la soudure (5,6%)… mais vous serez surpris de voir le taux de l’abattage du bétail, découpe et commerce de gros de viandes (5,9%), le traitement des déchets, récupération, tri et recyclage (4,8%), la collecte des déchets ménagers et nettoiement de voirie (4,4%), la blanchisserie industrielle (4,1%), le nettoyage de locaux, désinfection et dératisation (3,8%), la restauration collective (3,7%), les services d’aide à domicile et les hébergements pour personnes âgées ou dépendantes (3,5%), la grande et moyenne distribution et drive (3,3%) et les pompes funèbres (3,1%) ! Pensez que le taux le plus élevé du secteur des industries de la chimie, caoutchouc et plasturgie qui est de 3,4% !

Ainsi, la photographie statistique des AT-MP réalisée par l’ANACT en 2018 constate : « le secteur le plus accidentogène n’est plus celui que l’on croit : les accidents du travail dans le BTP ont baissé de 29% depuis 10 ans tandis que dans le secteur de l’aide et soin à la personne (activités assurées à plus de 97% par des femmes), leur nombre a augmenté de 45% sur cette période. » Par ailleurs, entre 2013 et 2017, le nombre de maladies professionnelles des aides à domicile (à 93% des TMS) a augmenté de 5%.

Le tableau de synthèse des statistiques nationales de la sinistralité (2017) indique que le CTN I regroupant les activités de services tels le travail temporaire, l’hébergement social et médicalisé, la santé, le nettoyage, affiche un taux de fréquence d’accident du travail de 30,9 juste derrière le CNT B regroupant des activités du BTP (36,2) ! La moyenne nationale est à 20,9.

Quant au taux de gravité, avec un chiffre de 2,1 le CTN I est également second, derrière le CTN B (2,6) tandis que la moyenne nationale est de 1,4. Ci-dessous, quelques chiffres de sinistralité de certains Codes NAF.

 

La QVT, facteur d’attractivité des métiers mal aimés.

Comment expliquer ces chiffres de la sinistralité sinon par un défaut d’actions de prévention et de stratégie en matière de santé et sécurité au travail ? Désintérêt pour l’humain – travailleur peu considéré facilement remplaçable dans un contexte de fort chômage – cadences accrues, ignorance des obligations légales et méconnaissance de l’existence de spécialistes disponibles pour conseiller et accompagner les chefs d’entreprise dans leurs démarches de prévention… peu importe les causes, le résultat est là. Mais comment recruter et fidéliser dans un tel contexte ? Comment fournir un service de qualité, être souriant face au client quand le salarié ne se sent pas considéré, que les moyens alloués pour faire son travail sont insuffisants (ou non adaptés) et que l’employeur ne veille pas à préserver sa santé ? Bref, pourquoi faire du « bon boulot » quand l’employeur n’a cure de ses salariés ?

Je suis persuadée que seule une politique de gestion RH résolument orientée vers la QVT (qualité de vie au travail) peut redorer l’image de ces métiers ce qui créera, à terme, un cercle vertueux. Ce positionnement constitue, à mon sens, le seul choix possible dans un contexte d’allongement de la durée de cotisation (et donc recul de l’âge de départ à la retraite), développement d’une société de services et de la nécessaire prise en charge des anciens, invalides et personnes dépendantes compte-tenu de l’espérance de vie…

La QVT est à la croisée des chemins entre l’intérêt individuel (bien-être au travail), l’intérêt de l’entreprise (préserver la productivité en réduisant le coût lié à des désorganisations, arrêts maladie, licenciements pour inaptitude) et l’intérêt collectif (coût des IJSS, traitements, hospitalisations, pensions d’invalidité, etc). J’ignore pourquoi, mais malgré l’enjeu économique et de santé publique que la notion renferme, elle a du mal à percer…

Bibliographie :

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