L’authenticité a-t-elle sa place en entreprise ?

Par cet article, je rebondis sur un commentaire posté sur le blog et j’aborde un sujet délicat : celui de l’authenticité. Le candidat cherche sur internet et les réseaux sociaux des informations sur l’entreprise où il postule, tandis que l’employeur (ou DRH) se renseigne sur le candidat, traquant fausses expériences et/ou faux diplômes. Dans leurs écrits (lettre de motivation et offre d’emploi), tous deux tentent d’évoquer avec véracité des expériences, une situation. Les deux parties sont à la recherche d’authenticité et de nombreux articles vantent les atouts de la transparence. Cependant, force est de constater que le vécu peut être tout autre. Les émotions ont elles leur place en entreprise ?

To be, or not to be (soi-même), this is the question !

L’internaute qui a laissé ce commentaire sur le blog évoque la difficulté à être sélectionné lorsqu’il envoie un CV laissant transparaître sa personnalité, ses valeurs et notamment son engagement envers la préservation de l’environnement.

J’ai moi-même constaté que des candidatures plus « classiques » (dans la présentation du CV et le contenu de la lettre de motivation) avaient un taux de réussite supérieur à celles qui laissaient transparaître franchement ma vision du métier et mes valeurs.

Une connaissance m’a avoué « jouer un rôle » et « être quelqu’un d’autre » en entreprise tandis que d’autres se plaignent de devoir sacrifier certaines de leurs valeurs. (voir mon article sur le conflit de valeurs) Un responsable m’a révélé devoir dire, en réunion, parfois le contraire de ce qu’il pense.

Pour le Petit Robert, l’authenticité « exprime une vérité profonde de l’individu et non des habitudes superficielles, des conventions ». 

Comment construire une relation de confiance sur du long terme dans ces conditions ? Pourtant, il semblerait que l’obtention – ou la conservation – d’un emploi soit à ce prix…

« Reste toi-même, car c’est dans l’authenticité que l’on puise ses forces.»

Daniel Herrero

Joue-t-on à paraître authentique ?

Les salarié/es en contact avec le public (clients, patients, etc) sont particulièrement concerné/es par le fait de devoir contrôler leurs émotions et se construire « un visage de composition » en toute circonstance. Dans certains métiers, le « travail émotionnel », définit par Arlie Hochschild comme étant « la compréhension, l’évaluation et la gestion de ses propres émotions, ainsi que des émotions d’autrui », est une composante essentielle.

Sans surprise, selon l’étude de la DARES (2016), les métiers qui nécessitent une forte demande émotionnelle sont ceux de l’enseignement et de la formation, suivis par ceux de la santé, de l’action sociale, culturelle et sportive et ceux du commerce.

Néanmoins, en faisant abstraction de ces métiers, combien de fois avez-vous eu envie de répondre la vérité, lorsqu’un collègue ou votre supérieur vous ont salué le matin, en disant traditionnellement : « Bonjour, vous allez bien ? ». Une fois, j’ai répondu la vérité : « Non, ça va pas ». Je vous laisse imaginer la stupéfaction de mon manager. J’ai récemment constaté que certains responsables demandent si vous allez bien, sans vraiment attendre de réponse… la preuve en est qu’ils sont en train de quitter le bureau lorsqu’ils finissent de poser la question !

La publication indique également que 31% des actifs sont obligés de « cacher leurs émotions et faire semblant d’être de bonne humeur » au travail. Globalement, les femmes se contraignent plus que les hommes, et les employés sont plus concernés que les ouvriers. Ceci pourrait s’expliquer par le fait qu’il existe clairement une division sexuelle du travail émotionnel car les femmes, considérées comme compatissantes, charitables, aimables sont plus souvent amenées à occuper des postes où elles doivent gérer la colère ou les émotions des autres. De plus, situées souvent en bas de l’échelle (caissières, secrétaires, vendeuses) elles doivent faire plus souvent face à des remarques sexistes, racistes ou humiliantes sans pouvoir riposter ce qui les oblige à réprimer leurs émotions.

Y-a-t-il des règles implicites qui nous poussent à taire nos émotions en entreprise ? Certains évoquent la culture occidentale, cartésienne. Nous pouvons aussi considérer que nous devons laisser nos problèmes personnels à la maison, qu’il est injuste de faire subir à nos collègues notre morosité ou mauvaise humeur… quand bien même celles-ci seraient causées par le travail. C’est ce qui fait dire aux chercheurs que « dans tous types de travail, il y a toujours un certain degré de travail émotionnel. » En effet, le travail étant de plus en plus « collaboratif », il nécessite d’entretenir des échanges réguliers avec divers services. La gestion des émotions permet alors de maintenir de bonnes relations de coopération, d’éviter les frictions. En outre, le développement des open spaces contraint de plus en plus de salariés à contrôler constamment leurs émotions : on ne peut pas pester contre son chef ou un collègue à la vue de tous !

Selon certains chercheurs, des règles sociales influencent l’expression des émotions en fonction de ce que l’individu considère comme étant « convenable » ou « inapproprié » dans une situation donnée. C’est ainsi qu’on affiche un visage sombre et fermé lors d’un enterrement et une attitude joyeuse lors d’un mariage. La gestion des émotions peut être inconsciente et involontaire mais l’individu peut également faire des efforts conscients et volontaires pour les façonner. Le cadre idéologique personnel ainsi que la notion de droits et devoirs peuvent également influencer les émotions éprouvées, exprimées ou refoulées.

Les injonctions au bonheur ou à la « positive attitude » via la mise en œuvre de programmes divers et actions en tout genre peuvent également influencer les comportements. Nous pouvons par ailleurs nous demander si le risque de contagion émotionnelle dans le cadre de la dynamique de groupe n’explique pas, du moins en partie, les incitations à la « bonne humeur » en entreprise.

Certains chercheurs ont mis en évidences les logiques professionnelles spécifiques à des domaines d’activité. S’apparentant à des codes, ils encadrant des pratiques, des sociabilités, des systèmes de valeurs modelant ainsi les émotions, leur langage, la légitimité ou non de leur expression publique.  

Enfin, il est malvenu de montrer ses faiblesses : c’est ainsi que nous sommes peut être amené/es à nous enfermer dans le bureau avec un/e collègue qui craque et tombe en larmes ou que les managers et dirigeants sont contraints de taire leurs craintes et doutes.

Même si les pratiques managériales évoluent, des chercheurs évoquent l’approche fonctionnelle du management issue de l’organisation scientifique du travail et laissant peu de place à l’émotion. En outre, la culture « virile » incite les hommes, dès leur plus jeune âge, à réprimer leurs émotions.

« Si je ne suis pas moi, qui le sera ? » Henry David Thoreau

Les risques et préconisations :

Depuis une dizaine d’années, les études sur les émotions au travail tendent à se développer, en lien avec l’essor du secteur des services, l’évolution des pratiques RH et managériales qui souhaitent plus d’implication personnelle de la part des salarié/es. Nous commençons ainsi à nous rendre compte que la mobilisation des émotions dans le travail a des effets non négligeables sur la santé.

De nombreuses recherches cliniques ont mis en évidence le lien entre la santé du corps et les émotions, notamment les inhibitions. La dissonance émotionnelle, c’est-à-dire le malaise d’être partagé entre deux ou plusieurs sentiments contradictoires, et l’inauthenticité du fait de l’écart entre le sentiment ressenti et celui qui est montré, pèsent sur la santé mentale et biologique du salarié. La dissociation (moi personnel – moi professionnel) n’est pas un acte anodin non plus car elle peut aller jusqu’au clivage ou à des formes de décompensation psychique.  

Les émotions sont de plus en plus sollicitées et prescrites dans la sphère professionnelle, mais les mesures préventives ou curatives sont peu nombreuses… Les premières sont ainsi essentiellement organisationnelles et managériales : pour les salarié/es des métiers des services, il est conseillé de ménager des moments où ils ne sont pas en contact avec le public afin qu’ils puissent retirer le « masque » et relâcher la pression avant de re-composer ou ajuster leur face en vue de regagner leur poste. Il est également important de veiller à l’adéquation entre les objectifs assignés, le contexte (type de clientèle, de patients) et le temps assigné à la tâche à effectuer.

Enfin, pour libérer les tensions générées par la retenue des émotions ressenties ou pour exprimer celles qui débordent, on peut organiser des lieux d’expression ou d’isolement où il est possible de se défouler (crier, frapper, bouger) ou d’avoir un soutien. Pour apprendre à mieux se connaître et comprendre autrui, des formations avec des « jeux de rôles » peuvent également être organisées.

Bibliographie / pour aller plus loin :

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Améliorer la communication grâce à l’open space : un leurre.

Suite à un débat avec une connaissance et la lecture d’un article indiquant que Facebook est en train de construire le plus grand open space du monde – réunissant 3 000 personnes – j’ai décidé d’aborder la question de l’espace de travail. Même si les nouvelles technologies provoquent l’apparition de nouveaux concepts comme le coworking, les bureaux individuels et les open space sont encore majoritaires. Ces derniers semblent remporter l’adhésion des dirigeants : tout en réduisant les surfaces, l’investissement immobilier et les frais de fonctionnement (chauffage, éclairage, ménage), il est sensé améliorer la communication, le travail d’équipe et l’ambiance. Cependant, encore faut-il dédier du temps aux échanges et que les espaces de travail les favorisent.

L’influence de l’espace sur la communication. 

Je ne vais pas revenir ici sur la distinction entre communication et information – cela a fait l’objet d’un précédent article évoquant également la langue de bois en entreprise – mais il est clair qu’à une époque où le travail est souvent morcelé (peu de salariés ont en charge toutes les étapes d’un process)  la coopération et la communication (avec des collègues de l’équipe ou d’un autre service) sont essentielles.

Certains chercheurs ont constaté que les entreprises portaient peu d’intérêt aux espaces qui constituent pourtant un enjeu organisationnel. Diverses études démontrent l’influence de l’espace sur la communication.

Pour Ariette Bouzon, si on peut agir sur l’espace en l’ouvrant ou en le sectorisant selon les besoins ou les intentions managériales au niveau de la conception architecturale ou de l’aménagement, il faut en revanche savoir répondre aux besoins antagonistes, de communication, d’isolement et d’appropriation d’un territoire individuel des personnes, qui doivent utiliser ces espaces.

Pour Gustave-Nicolas Fischer et Chantai Fousse, le décloisonnement de l’espace ne facilite pas systématiquement la communication. Entre cloisonnement et décloisonnement, il est nécessaire d’adapter les modalités spatiales en fonction des résultats souhaités : échanges sur le plan professionnel, niveau de concentration et de confidentialité, polyvalence des employés, sectorisation du personnel, compétition… Par ailleurs, ils ont remarqué que les comportements des individus ont tendance à être plus déterminés par la structure hiérarchique que par l’aménagement.

Pour l’architecte Philippe Meurice toute tentative d’organisation de l’espace de travail passe par la compréhension des comportements et des effets créés par le contexte environnemental. Selon lui, il faut soumettre l’aménagement non plus à des règles d’ordre et de hiérarchie mais à une volonté de confort, en gommant les rapports conflictuels et en faisant une place plus grande à l’individu.

L’ayant expérimenté, l’open space ne facilite pas d’emblée la communication. Il permet de capter « au vol » des bribes de conversations et d’aller, par la suite, à la pêche aux précisions si ce que nous avons entendu nous intéresse. Il peut donc plonger les salariés dans un état d’alerte quasi-permanent car ils sont à l’affut d’informations pouvant leur être utiles alors qu’il conviendrait que la personne fournisse de plein gré l’information au collègue potentiellement intéressé. Cependant, pour identifier une information utile et la transmettre à qui de droit, il faut savoir sur quels dossiers travaillent les collègues… Cela suppose donc des échanges entre collègues et services pour parler des affaires en cours de chacun. Avons-nous (prenons-nous) le temps de le faire ?

Selon Michèle Lacoste, c’est dans les contextes où les informations et les connaissances sont distribuées entre les individus que la dimension collective du travail prend toute sa force. En conséquence, il devient incontournable de communiquer sur des décisions, ou faire état d’un travail dans des relations qui se veulent d’interdépendance. 

En open space, la proximité des collègues pousse certains à chuchoter ou à quitter l’espace pour évoquer un sujet confidentiel. Dans ce contexte, auquel on ajoute l’arrivée impromptue d’un responsable, il est également plus difficile d’avoir un bref échange personnel avec un/e collègue : la communication relationnelle (orientée vers la dimension sociale du travail) est donc limitée.

Enfin, l’atmosphère est parasitée par les bruits ambiants – sonneries des téléphones, conversations, allées et venues – par conséquent, certaines tâches demandent des efforts accrus de concentration et plus de temps.

Une recherche suédoise indique que les tâches les plus perturbées par le bruit sont celles nécessitant d’utiliser la mémoire à court-terme. Le niveau de bruit et l’intelligibilité des conversations sont à prendre en compte pour analyser les effets sur le travail.

Lors d’une conversation téléphonique, il  m’est arrivée de me boucher une oreille avec le doigt pour estomper le brouhaha… ce qui n’est pas très pratique quand il faut prendre des notes.

Toutes les enquêtes (Opinionway pour Audika en 2017, Ifop pour JNA en 2016)  le prouvent, les salariés supportent difficilement de travailler en open space. 60% sont gênés par le bruit et 50% pensent y être plus exposés qu’il y a 20 ans. 42% estiment perdre du temps à cause du bruit. Ce taux grimpe à 50% pour les moins de 35 ans et à 55% pour les cadres et professions intellectuelles. Les nuisances sonores coûteraient chaque année 19,2 milliards d’euros !

Si la majorité des personnes est gênée par le bruit, avec à la clé des effets sur la santé (stress, fatigue, irritabilité, patience amoindrie, troubles du sommeil) et le niveau de performance, les malentendants (environ 6,6% de la population selon le Ministère de la santé) et les autistes – diagnostiqués ou qui s’ignorent – sont particulièrement affectés par le bruit.

Une étude suédoise indique que le bruit provoque une baisse de performance et une certaine démotivation.

Une étude danoise révèle que les personnes travaillant dans un espace regroupant plus de 6 personnes s’absentent 62% plus pour maladie qu’une personne possédant un bureau individuel. Les chercheurs évoquent plusieurs raisons à cela : le stress dû à l’exposition au bruit, au manque d’intimité, à la moindre autonomie du fait de l’intervention possible des autres collègues sur votre travail et à la sensation d’être surveillé, ainsi que la ventilation mécanique et la propagation des virus.

Enfin, l’open space marque encore plus fortement la distance hiérarchie puisque le plus souvent, les cadres et les managers bénéficient de bureaux individuels. Cela m’évoque le « parterre » et les « balcons » au théâtre…

Quelles solutions ?

Le problème est arrivé aux oreilles des fabricants et certains, initialement fournisseurs de bouchons d’oreilles pour l’industrie et le BTP, ont conçu des spécimens adaptés aux open space. Ces bouchons atténuent les bruits ambiants et réduisent donc la gêne occasionnée par les sons parasites.

Les principes généraux de prévention (art. L 4121-2 du Code du travail) prévoient notamment qu’il faut éviter les risques, évaluer les risques qui ne peuvent être évités, combattre les risques à la source, adapter le travail à l’homme et privilégier les mesures de protection collective.

L’art. L 4121-3 du Code du travail précise : L’employeur, compte tenu de la nature des activités de l’établissement, évalue les risques pour la santé et la sécurité des travailleurs, y compris dans le choix des procédés de fabrication, des équipements de travail, des substances ou préparations chimiques, dans l’aménagement ou le réaménagement des lieux de travail ou des installations et dans la définition des postes de travail. […]

Certains chercheurs ont constaté qu’une pause (avec film paisible évoquant la nature) de 14 minutes est régénératrice : elle permet de diminuer la sensation de fatigue, réduit la pression artérielle et le niveau de stress, augmente les capacités cognitives.

Il serait bon de porter une attention particulière à la qualité acoustique (plafond et cloisons acoustiques, pièges à bruits, revêtements muraux absorbants, etc) des espaces de travail. Ceci permettrait de réduire les effets sur la santé et améliorer le confort de travail.

A la croisée des chemins entre bureau individuel et open space, l’ORBIT (Office Research Buildings and Information Technology) propose le combi-office : aménagement associant un espace semi-cloisonné relativement petit pour travailler seul avec son ordinateur et un espace ouvert et plus vaste pour les échanges, réunions.

On peut aussi parler de la démarche « Working Lunch » où l’aménagement de l’espace et le choix de services se calent sur le vocabulaire du restaurant. Le bar est un lieu de convivialité adapté aux tâches de courte durée, la table est prévue pour des tâches de longue durée en groupe de 4 à 6 personnes, la cabine téléphonique est dédiée aux conversations privées, etc. L’espace est modulable grâce à une structure métallique adaptable à volonté.

Bref, quel que soit le nom qu’on lui donne, le bureau de demain sera pluriel, évolutif… et espérons-le, ergonomique et silencieux !

Bibliographie / pour aller plus loin :

L’hôpital, géré comme une entreprise, est atteint des mêmes maux.

Je suis atterrée de découvrir, régulièrement, dans la presse des cas de suicides de personnel médical, sans oublier les tentatives de suicide et les accidents de la route mortels (le dernier en date, causé par une infirmière endormie au volant après une garde). A tout ceci s’ajoute la violence dont sont parfois victimes les soignants et les administratifs (au même titre que les pompiers) et le manque d’effectif. L’hôpital, cette ruche où s’affairent des milliers de personnes pour soulager des souffrances, permettre la guérison et sauver des vies, meurtrit les siens. Comment est-ce possible ? Quel hôpital pour demain ?

Un mort au détour d’un bloc opératoire…

J’ai du mal à imaginer le choc que la personne a pu ressentir en découvrant le corps du jeune neurochirurgien… Il ne s’agit pas ici de faire une liste macabre (vous pouvez vous rendre compte de l’ampleur du phénomène en tapant quelques mots clés sur internet) il s’agit surtout de dire que le malaise touche toutes les catégories de personnel : aid(e)s-soignant(e)s, infirmièr(e)s, anesthésistes, spécialistes, chirurgiens… Entre fin 2014 et début 2015, la série de suicides (5 infirmières et un cardiologue) qui a eu lieu à l’hôpital Pompidou de Paris a permis de tirer la sonnette d’alarme. Cependant, cet hôpital s’est récemment trouvé à nouveau en deuil : un infirmer s’est défénestré.

Cela ne vous rappelle rien ? Moi ça m’évoque les suicides et tentatives de suicides qu’il y a eu au Technocentre de Renault et chez Orange il y a une dizaine d’années.

Parmi mes connaissances, il y a quelques personnes du secteur médical : j’ai eu un pincement au cœur lorsque j’ai su qu’une sage-femme s’était endormie au volant et avait eu un accident de voiture – avec heureusement que des conséquences matérielles – après une garde de 12 heures et j’ai été ulcérée d’apprendre qu’un médecin urgentiste avait été agressé physiquement lors d’une garde. Je pense que le personnel médical s’engage dans cette voie par passion, par conviction mais risquer sa vie et subir des agressions ne doit pas faire partie du contrat ! Le baromètre « 360 medics » indique que 87% des soignants ont fait face à un patient violent.

C’est pas ma faute…

La première raison mise en avant pour expliquer la situation est le manque d’effectifs pour faire face aux besoins des patients et tâches administratives. Tous les hôpitaux en souffrent et un reportage a même révélé l’ampleur du surcoût des missions intérimaires destinées à combler le manque de personnel titulaire.

Les intérimaires étant mieux payés que les titulaires, ils n’ont pas intérêt à être titulaires ! Cette situation n’est donc pas prête de s’arrêter…à moins que l’on prenne ce problème à l’envers.

Le numerus clausus est souvent pointé du doigt pour expliquer la pénurie de médecins. Le Conseil National de l’Ordre des Médecins explique ici que « la France n’a jamais compté autant de médecins et le nombre de médecins actifs a doublé en 35 ans […] et le numerus clausus a plus que doublé ces dix dernières années pour atteindre 7497 places. »

Mais le rapport A. Piquemal (2002) révèle que le numérus clausus est passé de plus de 8500 (1971) et 3600 (1996) et je cite « ce qui ne permettra pas, en raison de cette diminution drastique, d’assurer le remplacement des générations de médecins. »

En comparant les chiffres de la population française d’il y a 35 ans (1980) à celle de 2016, je constate qu’elle a progressé de 20,89% en passant de 55,34 millions à 66,9 millions. Le calcul mathématique pourrait nous laisser penser que le doublement du nombre de médecins est suffisant pour répondre aux besoins de la population. Sauf que…

Le CNOP indique que « la population médicale est vieillissante (26,4% des inscrits au tableau ont plus de 60 ans, 23% du total sont retraités et cette proportion augmente) et que, chaque année, pas moins de 25% des médecins diplômés d’une faculté française décident de ne pas s’inscrire à l’Ordre pour exercer d’autres professions, dans le journalisme ou l’administration par exemple, au détriment du soin. » En outre, « du côté des spécialités, l’exercice libéral reste en progression […] 4 spécialités sont en souffrance dont  la chirurgie générale (-24,7% depuis 2009) »

Cela fait donc au moins 7 ans que l’on sait que des spécialités n’attirent plus et que 25% des médecins diplômés s’orientent vers d’autres métiers. Sans parler du gâchis financier (car former un médecin c’est long et donc coûteux), on peut comprendre que les conditions de travail se soient dégradées et rebutent certains…

L’explosion des besoins en matière de soin.

Nous sommes face à des problématiques que les entreprises et les services RH connaissent bien, à savoir une pyramide des âges qui ne permet pas le renouvellement des effectifs et des difficultés de recrutement face à une perte d’attractivité des métiers… alors que la demande augmente !

Car, non seulement la population croît mais les besoins en matière de soin aussi, à cause de l’augmentation de l’espérance de vie et des maladies inhérentes au vieillissement et au grand âge.

Aujourd’hui, 10% des Français ont plus de 75 ans…ils n’étaient que 8,1% en 2005. Si l’hypothèse de l’allongement de la vie se confirme, l’étude de M. Desplanques indique que l’espérance de vie serait en 2050 de 91 ans pour les femmes et de 84,3 ans pour les hommes. A cette date, les plus de 72 ans représenteront 20% de la population !

Selon les données de la CNAM, les affections de longue durée (ALD : tumeurs malignes, diabète, maladies psychiatriques, coronaires, etc) ont progressé de 50% en 10 ans ! Selon les projections, 20% des Français seront atteints d’une ALD en 2025 (contre 16,6% actuellement). Selon la Cour des comptes, les 32 ALD ont coûté 94,2 Md€ à l’assurance maladie en 2014, soit 61,6% du total des remboursements.

Enfin, l’INVS indique que depuis 1980, le nombre de personnes atteintes de cancer a doublé. Le nombre de certaines tumeurs a même été multiplié par 5 ! La fréquence des cancers chez l’enfant a augmenté de 13% entre 1980 et les années 2000.

Les progrès de la médecine, en termes de diagnostic et de traitement, vont engendrer, à n’en pas douter, un nombre de soins – et donc une demande en personnel – croissant qu’il faut anticiper.

L’injonction paradoxale : faire plus avec moins.

Tout un chacun peut imaginer les solutions envisageables par une entreprise lorsqu’il faut accroître la production avec un personnel restreint et les effets à long terme de l’augmentation des cadences et de la qualité empêchée.

Je n’évoquerais pas les réformes qui ont affecté l’hôpital et notre système de santé (nouvelle gouvernance de 2005, « Plan Hôpital » de 2007 et 2012,  loi HPST de 2009, loi de modernisation de 2016) car elles mériteraient une analyse critique détaillée et plusieurs articles. Mais l’instauration d’une tarification à l’activité, l’incitation à la mise en place d’une culture du résultat et de la qualité avec comme objectif voilé que les recettes couvrent les dépenses ne me dit rien qui vaille…

Revenons néanmoins un peu en arrière. A la suite de la loi Aubry II (2000) fixant la durée hebdomadaire du travail à 35h, la RTT a été mise en place dans les établissements de santé en 2002. Un rapport d’octobre 2002 (A. Piquemal) indique que la mise en place de la réduction du temps de travail dans des délais courts a été « un facteur supplémentaire de dysfonctionnement et un révélateur d’un ensemble de difficultés préexistantes atténuant parfois les bénéfices escomptés de cette avancée sociale ».

Ces difficultés sont évoquées dans le rapport qui parle d’une « situation budgétaire qui n’a cessé de se tendre depuis plusieurs années ». Dans une situation jugée « explosive », les effectifs des établissements sont nécessairement « tendus », parfois proches des effectifs minimum. […] Les tensions à l’intérieur des équipes se sont accrues avec la diminution des temps de chevauchements. La sur-densification des soins et la diminution de leur qualité affectent les soignants pour lesquels ces thématiques sont des « valeurs fortes » dont la dégradation a un impact fort sur leur propre reconnaissance professionnelle. »

Dans ces conditions, je pense que le pire était à craindre… et il s’est produit. Les tentatives de suicides et suicides se sont succédé au sein de l’AP-HP (2010), au CHRU de Lille (2012). Sans connaître la conclusion des enquêtes, impossible de dire si tous les décès sont liés au travail mais cela pose tout de même question…

Le rapport de la Cour des comptes (2017) indique que « la situation financière de certains hôpitaux se dégrade […] leur résultat global est négatif depuis 2013. […] La pression sur les prix s’est traduite par une course aux volumes » avec l’augmentation du nombre de séjours dans le secteur hospitalier : une aberration dans un contexte de pénurie de main d’œuvre !

Redorer l’image de la profession c’est avant tout améliorer les conditions de travail.

Le baromètre « 360 medics » indique que 41% des répondants trouvent leurs conditions de travail insatisfaisantes dont 15% très insatisfaisantes et 39%, peu satisfaisantes.

Le rapport souligne que « l’écart reste marqué entre les personnels plus anciens qui ne comptaient pas leur temps au travail et les plus jeunes pour lesquels le temps personnel est plus déterminant. » Et oui ! L’équilibre vie privée – vie professionnelle est une tendance de fond et concerne donc aussi les professionnels hospitaliers. Or, selon l’enquête de 2017 de la FHF (Fédération Hospitalière de France), les médecins ne sont que 26% à être satisfaits !

L’enquête indique que le travail en équipe est une attente forte pour les médecins (63,9%) et les étudiants, internes (49,2%). Il y a également une marge de progrès importante du côté de l’intégration puisqu’ils ne sont que 55,3% (étudiants) et 25,2% (médecins) à la juger bonne. L’accompagnement du parcours professionnel est insuffisant pour la majorité des praticiens.

Le management participatif doit être renforcé car médecins comme étudiants souhaitent être impliqués dans la prise de décisions organisationnelles et stratégiques de leur service, or seul 47% le sont effectivement.

Je perçois un lien fort entre la volonté de limiter les tâches administratives (96%) et le fait que les priorités du service ne fassent sens que pour 64% des praticiens. Enfin, 52% des médecins se sentent soutenus dans leur exercice professionnel tandis que 39% affirment de pas l’être et… 87% plébiscitent une politique de prévention des RPS !

Ces derniers chiffres constituent à mon sens, des signaux d’alerte. Avec un taux de vacance statutaire de 26,5% pour les postes de praticien hospitalier à temps plein, il est urgent d’agir ! Concernant le plan « Prendre soin de ceux qui soignent » (2016) du ministère de la santé, je considère que les mesures prévues (service de santé au travail, observatoire de la QVT, guide sur les RPS, charte d’accompagnement…) s’attaquent aux symptômes et non au mal. J’ai peur pour l’avenir de l’hôpital malgré la 15° place du système de santé français au niveau mondial…

Bibliographie / suggestions de lectures :

Nouveau compte prévention : exit la pénibilité du travail.

Dans un article de novembre 2015 intitulé « Le compte pénibilité ne va pas améliorer les conditions de travail » paru aux éditions Tissot, je m’interrogeais sur l’impact réel de ce dispositif en matière de prévention. Désormais, la question se pose avec plus d’intensité d’autant plus que j’estime que le changement sémantique n’est pas accompagné de mesures concrètes.

L’origine : le principe de réparation.

Créé par la loi du 20 janvier 2014, suite au rapport du Conseil d’orientation des retraites d’avril 2003, le C3P (compte personnel de prévention de la pénibilité) était destiné à « prendre en compte, dans les droits à la retraite, la réduction de l’espérance de vie résultant de l’exposition à la pénibilité, et cela de manière non pas catégorielle ou collective, mais individuelle. »

La simplification… sans effet.

Le patronat a toujours été contre ce dispositif qu’il estimait trop complexe et constituant un frein au développement des entreprises puisque cela renchérit le coût du travail (de certains métiers).

Ainsi, en août 2015, le taux de la cotisation additionnelle a été revu à la baisse (il est cette année à 0,2% au lieu de 0,3% en cas de mono-exposition et 0,4% au lieu de 0,6% en cas de poly-exposition), la fiche individuelle d’exposition a été supprimée, le délai laissé au salarié pour contester son exposition a été réduit (2 ans au lieu de 3) ainsi que le délai d’action des caisses (3 ans au lieu de 5) en cas de contrôle aboutissant à un redressement.

Lire le rapport de M. Issindou sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale et présentant les préconisations portant sur le C3P (octobre 2015).

Les branches devaient élaborer des référentiels sur lesquels pourraient s’appuyer les entreprises. En juin 2017, le gouvernement n’avait enregistré que 13 référentiels alors que le rapport de M. Poisson (2009) recense 687 branches (31 regroupant plus de 100 000 salariés et 43, moins de 5000 salariés).

Voici la liste des référentiels professionnels de branche homologués. L’effort de « petites » branches, réunissant quelques milliers de salariés (dératisation, poissonniers) doit être salué ainsi que l’engagement de certaines « grandes » branches représentant près de 100 000 salariés ou plus (coiffure, commerce de gros et logistique, aide à domicile).

L’ordonnance et le décret d’application n°2017-1769 limitent l’obligation de négocier un accord (ou de mettre en place un plan d’actions) aux entreprises d’au moins 50 salariés employant une proportion 25% de salariés exposés ou à celles ayant un taux de sinistralité au titre des AT-MP supérieur à 0,25. Les entreprises comptant entre 50 et 300 salariés, couvertes par un accord de branche étendu abordant le sujet n’ont pas besoin de négocier (art. L 4162-1 du Code du travail).

La prévention : toujours exclue du dispositif.

J’aurais souhaité que ce dispositif favorise l’amélioration des conditions de travail pour permettre aux seniors de travailler plus longtemps dans de meilleures conditions compte-tenu de l’allongement de la durée de cotisation.

A n’en pas douter, l’obligation déclarative a poussé certaines entreprises à porter un regard critique sur les conditions de travail. L’étude des postes, l’analyse des mesures (bruit, vibrations, poussières, etc) effectuées par les bureaux de contrôle, les échanges avec les représentants du personnel et salariés ont du faire émerger des réflexions qui ont abouti à la mise en œuvre d’actions de prévention.

Mais, pour quelques entreprises vertueuses, combien se sont contentées de constater, soulagées, que leurs salariés n’étaient pas concernés et donc, qu’il n’y aurait pas de cotisation additionnelle à verser ?

Pourtant, le rapport de Messieurs Sirugue, Huot et de Virville sur le compte pénibilité (26 mai 2015) met l’accent sur la nécessité de « mieux articuler le dispositif de réparation avec les efforts de prévention des entreprises. L’objectif d’une politique de pénibilité est en effet d’abord de développer chaque fois que cela est possible une politique de prévention. »

Idem, le rapport de Messieurs Bonnand, Bras et Pilliard (18 novembre 2016) portant sur les liens entre C3P et prévention affirme que « la démarche de réparation est seconde par rapport à l’exigence de prévention. » Les données statistiques analysées indiquent que « le pourcentage de personnes exposées ne diminue pas, entre 1984 et 2013. Ainsi, l’exposition aux contraintes physiques, aux produits dangereux ou aux risques infectieux augmente sur la période. Pour les contraintes posturales entre 1984 et 2013, on constate une augmentation souvent très importante, jusqu’à un doublement des effectifs pour l’exposition aux secousses ou vibrations entre 1984 et 2013. Seule l’exposition aux fumées et poussières, mesurée sur une période plus courte, diminue entre 2005 et 2013. »

Enfin, le premier axe du troisième Plan Santé au Travail (2016-2020) vise à « donner la priorité à la prévention primaire et au développement de la culture de la prévention » tandis que le second a pour objectif d’« améliorer la qualité de vie au travail, levier de santé, de maintien en emploi des travailleurs et de performance économique et sociale de l’entreprise ».

Alors je m’interroge. Pourquoi les services de la médecine du travail, les CARSAT, la CNAMTS, l’ANACT, l’INRS, l’OPPBTP n’ont-ils pas été mobilisés pour accompagner les TPE et PME dans l’évaluation de l’exposition des travailleurs ?

L’entreprise de moins de 50 salariés peut bénéficier d’une aide financière pour mener des actions en matière de santé et sécurité dans le cadre d’un « contrat de prévention ». Mais vous aurez de la chance si votre CARSAT a encore du budget sur cette action…

Espérons que les dispositions des accords qui seront négociés amélioreront le bien-être des salariés…

Un C2P vidé de sens ?

Suite à l’ordonnance du 22 septembre 2017, le C3P s’appelle désormais « Compte professionnel de prévention » (C2P). Je vous laisse apprécier la pertinence de la dénomination… Par ailleurs, n’en déplaise à M. le Président de la République, le travail peut être pénible (comme le rappelle le reportage de Cash Investigation). Effacer le mot du code du travail n’y changera rien.

Définition du Littré du mot « pénible » : « qui donne de la peine, de la fatigue » ou « cause une peine morale ».

In fine, à compter du 1° octobre 2017, 4 facteurs sortent du dispositif initial : les manutentions manuelles de charges, les postures pénibles, les agents chimiques dangereux y compris poussières et fumées, les vibrations mécaniques.

L’exposition à ces facteurs pourra être reconnue en cas de maladie professionnelle (liste des maladies concernées définie par arrêté) avec une incapacité permanente supérieure à 10%. 

Mise à jour 2018 : Les salariés ayant bénéficié du suivi médical renforcé seront examinés par le médecin du travail avant leur départ en retraite. Celui-ci pourra mettre en place une surveillance post-professionnelle en lien avec le médecin traitant.

Le Compte personnel de formation (CPF) du salarié pourra également être abondé selon des modalités définies par décret.

La gestion du compte ne sera plus assurée par les caisses de retraite, mais par la branche AT-MP de l’assurance maladie (CNAMTS) du régime général et du régime agricole à partir du 1 janvier 2018. On peut donc penser que l’excédent de la branche AT-MP ne perdurera pas et que la suppression de la cotisation générale et additionnelle du C3P sera compensée, à terme, par une hausse des cotisations « assurance maladie » et/ou « AT-MP ».

NB : La cotisation additionnelle ne sera due, pour le 4° trimestre 2017, que par les entreprises ayant exposé au moins un de leurs salariés à un des 6 facteurs épargnés.

Quid des non-salariés ?

Selon une étude de la CNAV dont les principaux résultats sont évoqués par L’Express, en 2015, 25 820 entreprises (soit 1,7%) ont déclaré des salariés exposés à la pénibilité et 512 162 salariés avaient un C3P.

Si vous avez vu le reportage de Cash Investigation (minutes 30.50 à 32), songez qu’un des seuils prévus par le C3P pour la manutention manuelle de charges était un cumul de charges de 7,5 tonnes manipulées par jour pendant 120 jours. (voir le décret) Ces seuils ne seraient-ils pas trop élevés pour préserver la santé des travailleurs ?

En 2016 la France comptait 23,1 millions de salariés et 3,1 millions de non-salariés, soit 11,8% des actifs (source). Quid de la prise en compte de l’exposition de ces travailleurs aux facteurs de pénibilité ? Je pense que dans le cadre de la réforme du C3P et du RSI, le gouvernement aurait pu faire un geste en ce sens.

Quelle place pour le numérique dans la prévention ?

Les articles abordant l’impact du numérique sur le travail abondent : destruction des emplois par la robotique, transformation des métiers, affaires juridiques liées aux requalifications de contrat de travail concernant Uber, réglementation plus contraignante pour limiter l’expansion d’Airbnb… Je pense qu’il est inutile de lutter contre une tendance de fond qui va se déployer progressivement dans des domaines encore insoupçonnés. C’est à la société (via l’évolution du système éducatif et du modèle économico-financier) et aux individus d’évoluer dans un cadre légal adapté et juste pour toutes les parties.

Je souhaite aborder ici les apports du numérique en matière de préservation de la santé et sécurité au travail en présentant des exemples d’outils mis en œuvre par certaines entreprises mais aussi des démarches expérimentales. La source principale est la revue Travail & Sécurité de l’INRS que je vous recommande (voir bibliographie).

« Le progrès est le mode de l’homme. » Victor Hugo

Les applications :

Un fabricant américain d’équipements de protection individuelle – Honeywell – a créé une application pour IPad (malheureusement seulement en anglais pour le moment) pour sensibiliser les travailleurs à la préservation de l’audition dans le cadre professionnel.

Le trouble de l’audition est la troisième cause de maladie professionnelle en France. Selon l’enquête menée en 2016 lors de la Journée nationale de l’audition, neuf personnes sur dix se disent exposées tous les jours à un bruit excessif et 81% des 18-35 ans sont gênés par le bruit sur leur lieu de travail. (source)

En 2016, la direction Prévention d’Eiffage a développé l’application Safety Force© pour évaluer en temps réel la maîtrise de la prévention du risque chimique sur les sites de la branche Infrastructure du groupe, en fonction de 20 paramètres. L’algorithme analyse les probabilités  de survenance d’un incident et envoie des alertes.

Les objets connectés :

Les objets connectés vont bientôt envahir (enfin, seulement si vous le voulez bien !) votre domicile : enceintes, réfrigérateur, volets roulants, thermostat, prises, plantes, doudous, etc. Certains ont pensé qu’ils pourraient être utiles aux travailleurs.

Sur les chantiers de construction, les travailleurs s’interrompent souvent mutuellement pour communiquer, transmettre des consignes. Le E-Lab, centre d’innovation numérique du groupe Bouygues, a conçu un casque de chantier doté d’un micro et d’écouteurs facilitant la communication dans un environnement bruyant. Ce casque détecte aussi les réseaux électriques à haut voltage (le risque électrique est important sur les chantiers notamment ferroviaires) et éclaire à 5 m sans éblouir (ce qui est particulièrement utile de nuit) !

Les serious game :

Les serious game arrivent aussi dans le secteur de la formation pour confronter les salariés à des situations de terrain et les sensibiliser aux risques qu’ils pourront rencontrer.

Ainsi, la SNCF a conçu un jeu interactif destiné aux agents de maintenance du matériel roulant, sur la base de l’analyse des accidents du travail et de rapports d’audit SST. Ce serious game propose 10 mises en situation qui permettent d’aborder les 7 risques récurrents. Le but est de donner à des  agents occupant des postes différents (mécaniciens, électricien, remiseur, manœuvre…) « un standard de connaissances en santé et sécurité au travail » à travers « des messages simples, faciles à retenir ».

Ce technicentre virtuel – qui revient à 10€ par agent – offre « une nouvelle approche, moderne, complémentaire des autres pour consolider la culture sécurité. Il permet aux participants d’apprendre et de retenir de leurs erreurs. »

Le marché du serious game de prévention commence à se développer et il en existe un certain nombre : Bâti-Game vous plonge dans un chantier de gros œuvre et vous confronte à 15 situations à risques. Working at Height Training vise à améliorer la sécurité et les réflexes d’intervention des ouvriers sur les chantiers de construction. 3D Réseaux sensibilise aux risques liés aux travaux à proximité de réseaux enfouis. Si certains sont conçus à la demande des entreprises, d’autres sont issus de collaboration entre organismes. C’est le cas de Prévention domicile, destiné aux professionnels de l’aide à domicile, fruit d’un partenariat entre l’INRS, la CNAMTS et l’IRCEM. La CCI de Lyon a conçu un serious game Mission RPS pour simuler des situations de stress et aider les participants à agir. (source)

Pour avoir testé un serious game dans le domaine du management, j’avoue que c’est formateur et l’immersion favorise l’implication et la mémorisation aussi bien des conséquences des erreurs que des attitudes adéquates à adopter selon les circonstances.

La réalité virtuelle :

Dans la même veine que le serious game, la réalité virtuelle permet de recréer une installation grandeur nature, fidèle à la réalité, dans laquelle le travailleur équipé d’un casque immersif peut œuvrer de manière concrète pour tester la pertinence de ses gestes, évaluer sa réactivité, etc.

GRTGaz a ainsi créé un outil pour former son personnel à effectuer des opérations peut courantes sans les risques d’une intervention sur un ouvrage gazier réel. Cet outil, développé en seulement 2 mois, facilement transportable, permet de former le personnel réparti sur les différents sites.

Mais la réalité virtuelle peut aussi être exploitée en amont, par exemple lors de la conception d’une ligne de production. La société Wilo Salmson (fabrication de pompes hydrauliques) a expérimenté cette utilisation avec la collaboration de SAS Lab. L’objectif était de réduire les contraintes physiques (TMS, maladies professionnelles) des opérateurs sur cette nouvelle ligne. Le projet de ligne a été testé en réalité virtuelle par des futurs opérateurs : ceux-ci réalisent les gestes et le logiciel mesure les amplitudes articulaires des membres supérieurs, du cou, du tronc, les analyse en temps réel et indique par un code couleur le niveau de sollicitation des différentes postures. Cela permet de corriger le projet dès sa phase de conception ce qui est beaucoup moins coûteux et contraignant qu’une fois que la ligne est opérationnelle.

Si la réalité virtuelle n’est qu’un outil supplémentaire au service des différents acteurs qui participent au projet, en six ans, 20 lignes ont été conçues avec l’aide de la réalité virtuelle et la société a constaté une réduction de 45% des soins à l’infirmerie pour cause de TMS.

L’exosquelette :

Usine de Cléon (Seine-Maritime) fabriquant de moteurs et boîtes de vitesses pour Renault.

Comme cela arrive parfois, l’exosquelette qui commence à pointer son nez dans certains secteurs d’activité professionnelle, a été d’abord développé pour l’armée. Il existe différents types de technologies d’assistance physique pour le secteur civil : je vous invite à les découvrir en cliquant ici.

L’objectif de ces exosquelettes est de réduire les sollicitations physiques (entre 10 et 40% selon les chercheurs) : c’est-à-dire soulager une personne de tout ou partie d’un effort ou conséquence (fatigue, tassement des vertèbres) lié au port de charge, à la posture ou à la répétitivité des gestes.

Areva teste ce dispositif avec les agents d’entrepôt qui manipulent des charges. Mais il fait aussi des incursions dans le BTP (lire l’article de l’OPPBTP) pour soulager un tireur de râteau sur un chantier routier ou les plâtriers qui poncent les plafonds. Mais il peut également être utilisé pour aider à la rééducation des patients, assister les aides-soignants ou soulager les caméramans du poids des caméras sur les tournages de films ! De multiples applications en perspective !

Cependant, des points de vigilance sont à signaler notamment en ce qui concerne les points de compression, l’inconfort du port du dispositif et son poids (9 kg) qui peut avoir un effet sur les muscles posturaux. Les risques mécaniques ne sont pas à négliger non plus : écrasement, lésions articulaires, report de charges sur les hanches ou les jambes, défaillance du système… sans oublier le ressenti physique (sur-homme) et psychologique (j’ai besoin qu’une machine m’aide pour faire mon travail).

Selon les chercheurs, compte-tenu des risques non cernés et des contraintes, il faudrait limiter la durée du port et cibler les tâches à réaliser. Il sera aussi certainement important de « réfléchir à l’évolution du travail et son organisation, à la place de l’opérateur dans sa tâche ou au regard des collègues sur l’équipement » et prendre en compte « le temps nécessaire à son acceptation sociale ».

On n’arrête pas le progrès… Toute technologie comporte des atouts et des limites, voir des inconvénients pas toujours visibles à court terme. Essayons donc d’exploiter le potentiel que nous offre la technologie en restant vigilant.

Bibliographie / pour aller plus loin :

La QVT favorise-t-elle le sentiment d’appartenance ?

Combien de salariés peuvent dire, aujourd’hui : « J’aime ma boîte » ? Selon une enquête de 2016, 69% des salariés français déclarent aimer leur entreprise. Concernant les jeunes (entre 20 et 35 ans), le sondage Great Place to Work® de 2015 indique que 60% des sondés sont fiers de travailler pour leur entreprise.

Les premières études économiques menées tendent à prouver qu’investir dans la QVT est rentable. Mais quel lien entretient-elle avec le sentiment d’appartenance, c’est-à-dire, la fierté que les salariés peuvent éprouver en faisant partie d’une entreprise ? L’origine du sentiment d’appartenance réside-t-il uniquement dans la QVT ?

Quelle est l’origine de la notion de QVT ?

La notion de « qualité de vie » est relativement récente et composée de multiples facettes. Apparue en 1964 aux Etats-Unis, elle a été d’abord liée à des indicateurs sociaux pour évaluer la qualité de vie des Américains dans différentes villes avant de devenir, dans les années ‘70, une préoccupation reliée à la théorie des organisations.

L’intérêt pour le bien-être du travailleur se fait tout d’abord jour en Suède, dans les années ‘60, en relation avec les recherches sur l’organisation du travail. Cette pensée traverse l’atlantique et parvient aux Etats-Unis, où le terme « quality of life » est utilisé pour la première fois dans le cadre d’une étude menée chez Général Motors portant sur la satisfaction des employés afin d’augmenter la productivité des travailleurs.

Dans les années 2000, en Europe, les conséquences économiques (pour les entreprises et le système de protection sociale) du stress et de la charge psychologique du travail, ont poussé les institutions européennes et nationales à s’intéresser à la QVT et à en délimiter les contours afin d’inciter les organisations à améliorer le bien-être de leurs salariés. C’est ainsi qu’en 2002, la Commission européenne a listé sept différentes dimensions de la QVT puis en 2007, l’ANACT définit six facteurs clés : les relations sociales et de travail, le contenu du travail, l’environnement physique de travail, l’organisation du travail, la réalisation et le développement professionnel, la conciliation entre vie professionnelle et vie privée. Enfin, en 2013, les partenaires sociaux s’emparent de la question et signent un ANI ayant pour objectif de favoriser la QVT. Dix éléments qui favorisent la QVT sont identifiés.

Le sentiment d’appartenance, c’est quoi ?

Les sentiments d’appartenance sont multiples (à la famille, à l’école, au cercle amical, à l’univers professionnel, à la communauté religieuse, etc) et constitutifs de l’identité de chaque individu. Les travaux des sociologues (Sainsaulieu et autres) démontrent que l’entreprise est un lieu de socialisation important pour la construction identitaire.

Depuis Maslow, on sait que le sentiment d’appartenance est un besoin relativement ordinaire pour le travailleur (3e position dans sa hiérarchie). Mais comment définir le sentiment d’appartenance, qui relève du ressenti individuel par nature subjectif ?

Pour Rocher (1968), « appartenir à une collectivité, c’est partager avec les autres membres assez d’idées ou de traits communs pour se reconnaître dans le « nous ». Encore faut-il pour cela, selon Turner (1979), que l’individu soit accepté et reconnu par les autres membres du groupe.

Les différents ouvrages lus permettent de lister différents éléments du processus d’identification et donc de l’émergence du sentiment d’appartenance à l’entreprise : l’apprentissage par soi-même, le partage des valeurs, projets, objectifs et vision d’entreprise, l’intégration (favorisée par une gestion humaine, un management participatif et le partage des fruits de la croissance) et la reconnaissance.

Dans des travaux plus récents, certains sociologues précisent que pour qu’un individu s’identifie à un groupe et qu’il ait le sentiment d’appartenir à celui-ci, le groupe doit être attractif, avoir une identité forte et ses caractéristiques doivent être similaires à celles de l’individu.

En un mot, nous nous identifions à ce qui nous ressemble, fait écho en nous et à ce qui a une « image » forte (on peut penser à l’identification des jeunes aux marques de prêt-à-porter ou de sport).

Le cabinet canadien Dubois & Associés a analysé 85 études statistiques menées en Amérique et en Europe et a identifié six facteurs qui favorisent le sentiment d’appartenance. Ils sont cités ci-dessous par ordre décroissant :

  1. Le respect et la considération de la part de ses supérieurs
  2. La qualité des produits et du service clientèle
  3. La clarté des mandats (description des tâches à réaliser et attentes du supérieur)
  4. La pleine utilisation de ses capacités personnelles et professionnelles
  5. L’information sur les orientations, projets, réalisations et performance de l’entreprise
  6. La gestion efficace des ressources (efficacité administrative)

Cette analyse a également permis d’identifier les facteurs qui n’ont pas d’effet notoire sur le sentiment d’appartenance : l’image publique de l’entreprise, la rémunération et la supervision.

Cette étude indique que des facteurs ne faisant pas partie de la QVT (au sens de l’ANI ou de l’ANACT) participent à la création du sentiment d’appartenance comme la clarté des mandats ou la qualité des produits. S’il est étrange de constater que l’image publique de l’entreprise (sa réputation) a peu d’effet… je regrette que cette étude oublie le rôle du partage des valeurs et de la RSE.

Quels éléments participent donc à l’émergence du sentiment d’appartenance ?

L’environnement de travail est un élément primordial. Il est en effet difficilement concevable qu’un salarié s’identifie à une entreprise qui ne s’intéresse pas aux conditions de travail ni à la préservation de sa santé au sens large (maladie professionnelle, accident, stress, etc). L’équilibre vie privée-vie professionnelle est également important.

Travailler dans de bonnes conditions de sécurité est important pour 86% des salariés selon un sondage OpinionWay (2016).

La qualité des relations de travail favorise indubitablement la diffusion des valeurs, leur appropriation par les nouvelles recrues et participe donc à l’émergence du sentiment d’appartenance.

L’enquête OpinionWay (2015) confirme que l’ambiance de travail est un facteur important de bien-être. Certains salariés (43%) sont même prêts à quitter leur travail en cas de relations conflictuelles avec leurs collègues ou leur manager.

Avoir un manager disponible, qui sait instaurer un esprit d’équipe, qui développe les compétences de ses collaborateurs et reconnaît la qualité du travail permet également au salarié d’être fier de son entreprise. Les possibilités d’évolution, de formation et l’épanouissement offertes par l’entreprise permettent, selon les chercheurs, l’émergence du sentiment d’appartenance.

On imagine mal, en effet, un salarié s’identifier à une entreprise qui délaisse la formation et n’offre pas de possibilités d’évolution, de développement du potentiel.

Dans une organisation du travail où la bureaucratisation (normes et règles de l’administration ajoutées aux procédures internes, reporting et réunionite) et la parcellisation des tâches perdurent, le sens du travail est un facteur de satisfaction des salariés à ne pas négliger.

La communication interne est également cruciale car elle permet aux salariés de connaître les orientations, projets, réalisations et performance économique. La transparence de la direction concernant l’avenir de l’entreprise permet de rassurer les salariés et participe à la création d’un climat de confiance indispensable à l’identification du salarié à l’entreprise.

Indubitablement, la qualité des produits (services) vendus et celle du service clients joue un rôle important.

Il faut donner les moyens aux salariés de faire un travail de qualité. La « qualité empêchée » est source de démotivation et de désengagement tandis que les injonctions paradoxales (faire mieux avec moins) peuvent provoquer stress et conflits éthiques.

Je suis également persuadée que la bonne image publique d’une entreprise fait d’elle une société attractive à laquelle il est plus aisé de s’identifier qu’à une société qui est éclaboussée par des scandales divers relayés dans la presse…

Le partage des « traits communs » constituant la base du sentiment d’appartenance, il est important que les salariés s’approprient les valeurs de l’entreprise afin qu’ils y adhèrent et les promeuvent.

Enfin, dans un contexte où les consommateurs et citoyens sont de plus en plus soucieux de la protection de l’environnement et de l’impact de l’activité économique sur le territoire, je pense que l’engagement RSE de l’entreprise peut être un facteur d’identification pour certains salariés.

L’étude Mindded de novembre 2015 indique que le sujet est important pour 78% des salariés. Ils considèrent que la RSE est « créatrice de valeur et de performance et aspirent à y contribuer. »

Pourquoi s’intéresser aux facteurs d’émergence du sentiment d’appartenance ?

Car un salarié qui dit « Moi, que je travaille ici ou ailleurs, ça m’est égal » est un salarié qui manque d’implication et qui ne donnera pas le meilleur de lui-même. Un salarié qui n’est pas fier de son entreprise, des produits qu’il fabrique, des services qu’il vend se laissera porter par la routine du quotidien sans être force de proposition puisque l’avenir de l’entreprise lui importe peu. C’est une attitude paradoxale, puisque ces salariés risquent à long terme de perdre leurs emplois si l’entreprise ne parvient pas à relever les défis économiques liés à son marché et à sa clientèle.

Attention à ne pas confondre « appartenance à l’entreprise » et « appartenance au métier». Une personne peut être fière de son métier tout en ne s’impliquant pas dans la vie de la structure (pots d’équipe, stratégie, etc) car elle n’y est pas attachée.

Je suis persuadée qu’il existe des facteurs qui boostent le sentiment d’appartenance (comme une politique RSE engagée) et d’autres qui le freinent (comme les mauvaises relations de travail, le manque de sens) comme on peut le voir dans la théorie d’Herzberg sur la motivation avec les facteurs de satisfaction et d’insatisfaction. Ainsi, je pense que certains facteurs (comme les bonnes conditions de travail, le respect de la législation) sont neutres, c’est-à-dire qu’ils constituent un socle minimal en l’absence duquel le sentiment d’appartenance ne peut pas émerger, tandis que d’autres (comme la rémunération) ont peu d’impact. Bien entendu, chaque salarié étant un être humain unique, les leviers du développement du sentiment d’appartenance risquent d’être différents d’un individu à un autre…

Pour aller plus loin :

  • Le travail en miettes, Georges Friedmann, 1956 : sur les effets néfastes de l’OST (organisation scientifique du travail) qui vide le travail de sens.
  • L’identité au travail, Renaud Sainsaulieu, 1977 (réédité en 2014) : sur l’identité et les relations au travail, l’apprentissage de la culture d’entreprise. lire ma fiche de lecture
  • Souffrance éthique : la douleur de renier ses valeurs. lire l’article

QVT : fil conducteur des actions stratégiques, RH et managériales.

buddha-bien-etre_pixabayDepuis quelques années, les articles, débats et formations sur la QVT se multiplient. Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à percevoir l’intérêt de mener des actions en faveur du bien-être de leurs salariés. Ne soyons pas dupes, cet intérêt nouveau pour la QVT est mu par l’espérance de performances accrues, d’un absentéisme en baisse, d’accidents du travail moins graves et moins nombreux. En effet, des études – notamment nord-américaines- affirment la rentabilité de la QVT : 1 $CA investi dans la santé et la QVT génèrerait entre 2,75 à 4 $CA de rentabilité ! La QVT est donc un investissement gagnant-gagnant : mieux-être des salariés et plus de performance. La question que je me pose est de savoir comment doit-être intégrée la mission QVT dans l’entreprise. Est-il indispensable de créer un service spécifique QVT ? A quelle direction doit-il être rattaché ?

QVT versus RH, QSE et RSE :

Ne nous leurrons pas ! La QVT n’est pour le moment que l’apanage de quelques entreprises éclairées, start-up – rappelons que le concept de CHO (Chief Happiness Officer) est né dans la Silicon Valley – ou de grandes entreprises, groupes.

Dans ces groupes justement, la fonction RH est souvent structurée en différents services. Le plus souvent on trouve le recrutement, la formation, l’administration, le droit social et enfin, la paie. Dans le secteur industriel, il y a également un service QSE (Qualité-Sécurité-Environnement) avec ou sans composante « Hygiène ». On peut également compter sur un service « RSE ». Dans cet environnement, où situer la QVT ? Doit-elle faire partie des RH, du QSE ? Ou est-ce plus pertinent de la rattacher à la RSE ? Pour certains, la réponse est évidente… pour moi aussi, elle l’était !

Le service QSE ayant souvent mis en place un système de management SST (santé et sécurité au travail) et gérant le dispositif, pourquoi ne pas rattacher la QVT à ce service ? Les deux ont en commun l’intérêt pour la sécurité, la prévention des accidents du travail, la préservation de la santé des travailleurs.

Mais, me direz-vous, la QVT c’est aussi l’accompagnement des seniors, des salariés dans la constitution de leur dossier RQTH, la gestion des salariés inaptes, les reclassements, l’ergonomie et les aménagements de postes, la pénibilité,… il serait donc logique de l’intégrer au service RH. Par ailleurs, quel service doit gérer les contrats de prévoyance, mutuelle ainsi que les accords afférents ? Le droit imprégnant fortement l’ensemble des missions RH et QVT, cela implique qu’il y ait un référent juridique dans chaque service ou que le référent juridique soit polyvalent ? Le droit du travail étant vaste et complexe, peut-on être polyvalent et expert en même temps ? La définition du périmètre des services et des missions attachées aux postes peut ne pas être aisée…

Cependant, on peut aussi considérer que la QVT a un lien étroit avec la RSE puisque la préservation de la santé des travailleurs est favorable à la collectivité (moins de maladies professionnelles, d’arrêts de travail et donc d’indemnités journalières à verser, etc). Etre attentif au bien-être des salariés c’est donc développer son activité économique de manière responsable et durable.

earth-pixabayUne collaboration étroite entre ces services RSE – QSE – RH – QVT est donc indispensable car les actions ont des implications transversales. Le travail sur la pénibilité des postes va nécessiter d’échanger avec le QSE sur les produits chimiques utilisés, sur les moyens de protection en place. Une inaptitude va peut-être aboutir à un licenciement qui sera pris en charge par le service RH. Quant aux accidents du travail, ils pourront être traités par le service RH (déclaration à la CPAM), puis le service paie sera informé et le QSE mènera probablement une enquête en vue de connaître la gravité et les causes, notamment en cas d’accidents répétés. Les actions de prévention seront certainement élaborées de manière conjointe (QVT – QSE) puis présentées aux représentants du personnel (CHSCT notamment) et validées par la DRH. L’embauche et le maintien aux postes des seniors ou personnes RQTH peut être valorisé dans le cadre de la politique RSE de l’entreprise.

Or, malgré les discours sur le travail transversal et la nécessité d’une étroite collaboration entre services, le fonctionnement en « silos » et la hiérarchie pyramidale sont encore bien ancrés dans la plupart des entreprises… et cela est sans compter sur l’attitude de certains responsables qui considèrent comme « chasse gardée » les missions attribuées à leur service. La collaboration entre services n’est pas toujours un long fleuve tranquille…

La QVT : une vision à distiller à tous les niveaux de l’entreprise.

Tout d’abord, rappelons la définition de la QVT telle qu’elle apparaît dans l’ANI du 19 juin 2013 :

Art.1 : La QVT « peut se concevoir comme un sentiment de bien-être au travail perçu collectivement et individuellement qui englobe l’ambiance, la culture de l’entreprise, l’intérêt du travail, les conditions de travail, le sentiment d’implication, le degré d’autonomie et de responsabilisation, l’égalité, un droit à l’erreur accordé à chacun, une reconnaissance et une valorisation du travail effectué ».

Art.2 : La QVT résulte de la conjonction de différents éléments – qui participent du dialogue social – et de la perception qu’en ont les salariés, tels que :

  • la qualité de l’engagement de tous à tous les niveaux de l’entreprise,
  • la qualité de l’information partagée au sein de l’entreprise,
  • la qualité des relations de travail,
  • la qualité des relations sociales, construites sur un dialogue social actif,
  • la qualité des modalités de mise en œuvre de l’organisation du travail,
  • la qualité du contenu du travail,
  • la qualité de l’environnement physique,
  • la possibilité de réalisation et de développement personnel,
  • la possibilité de concilier vie professionnelle et vie personnelle,
  • le respect de l’égalité professionnelle.

Comme vous pouvez le constater, de nombreux acteurs sont concernés et participent à la QVT au sein d’une entreprise : la communication interne, les managers, les représentants du personnel et les syndicats, le recrutement, la formation, la paie, les juristes, l’infirmière ou médecin du travail. Un service QVT ne peut donc pas, à lui seul, développer la QVT dans une entreprise. Pour moi, la QVT doit faire partie de la stratégie de l’entreprise. Elle doit être distillée à tous les niveaux de l’entreprise pour que toutes les actions RH, managériales et stratégiques en soient imprégnées.

Peut-on parler de QVT si on améliore les conditions de travail mais que les promotions ou les recrutements sont emprunts de discrimination ? Peut-on parler de QVT si on lance un plan d’actions sur les RPS mais que l’écart salarial entre hommes et femmes est de 15% ? Peut-on parler de QVT si l’entreprise ne respecte pas la réglementation en matière de protection de l’environnement ?

Je partage la vision de l’ANI. Pour moi, les missions d’un service QVT ne devraient pas se cantonner aux missions sociales, à l’amélioration des conditions de travail et au maintien dans l’emploi des seniors ou personnes handicapées… et encore moins à l’achat de baby-foot, la création de salle de sports ou de crèche !

Selon les Français, les mots qui caractérisent le mieux la QVT sont le respect, la reconnaissance et l’épanouissement. La santé n’arrive qu’en 10° position ! Pour les salariés, la QVT n’est ni une illusion, ni un gadget. (Source : sondage réalisé en juin 2013 lors de la 10° semaine pour la QVT) Attention donc aux actions « tape à l’œil » et aux effets d’annonce…

Je pense donc que la QVT doit être une volonté du dirigeant et le DRH doit être le garant de la politique QVT de l’entreprise. Il devrait veiller au respect et à la mise en œuvre des principes de la QVT par tous les services, tous les salariés et les représentants du personnel. Il serait donc bienvenu de sensibiliser tous les acteurs (notamment les managers, les responsables de services et les représentants du personnel) aux différentes dimensions de la QVT.

Mais, si le DRH est le garant de la politique RSE et QVT à l’échelle d’un groupe, comment peut-il décliner cela dans chacune des entités locales ? Déployer des actions dans ces domaines semble complexe car elles doivent impliquer et mobiliser l’ensemble des salariés or, les mentalités diffèrent selon les continents, pays.   

Les accords QVT et égalité hommes-femmes qui sont en cours de négociation dans le cadre de la loi « El Khomri » (art. L 2242-8 du Code du travail) seront un bon moyen d’évaluer l’ambition des directions et des syndicats en la matière.

Vos réflexions sont les bienvenues 🙂